Ashéra dans l’Ancien Testament : les exemples de Dt 16,21 ; Jg 6,25-30 et IIRois 17,16

Avertissement : Ce texte est inspiré par un exposé que j’ai donné lors d’un cours d’Ancien Testament le 31 octobre 2011. Ce n’est cependant pas le texte produit lors de cet exposé. S’il a le même sujet, le même départ et le même but, il n’en a pas les mêmes contraintes. L’écrit diffère de l’oral, il est fixé. Ce que j’ai dit le 31 n’a jamais été fixé : j’inventais mes phrases, dans le fond comme dans la forme, en les présentant, en fonction des auditeurs. Prenez donc cet article globalement comme un résumé simplifiant (le public visé n’est pas le même non plus) : les problèmes de traductions sont expurgés, et je passe sur les atermoiements pour livrer ici la substantifique moelle.
Les références chronologiques données, sans précision contraire, sont données avant Jésus-Christ.

Introduction

« Les études sur l’ashérah sont en train de devenir, de plein droit, une sous-discipline des études du Proche-Orient Ancien » disait Wiggings (1),  Ashéra, en effet, pose moult questions à l’historien comme au théologien. Historiquement, en effet la solution donnée au « problème ashéra », comme le dit encore Lemaire, « change considérablement les vues que l’on peut avoir du yahwisme israélite au début de l’époque royale » (2) ; théologiquement, cette solution change les rapports que l’on peut avoir avec les occurrences bibliques d’Ashéra, comme nous le verrons.

Le sujet est donc extrêmement vaste. D’où notre idée de coller trois textes, jugés représentatifs : Dt 16, 21 ; Jg 6,25-30 et 2R 17,16. Mais avant, je crois qu’il faut tout de même établir un rapide status quæstionis (un état des connaissances actuelles), histoire quand même que nous sachions de quoi nous parlons. Que savons-nous d’Ashéra aujourd’hui ? Ce sera donc notre première partie. Puis, assez simplement, nous analyserons chaque passage biblique, les mettant au fur et à mesure en rapport les uns avec les autres.

Status quæstionis

Elle est pas belle ma carte ? Cliquez dessus pour la voir en plus (trop ?) grand.

Ashéra semble être une déesse sémitique très ancienne. En Mésopotamie, une des premières attestation d’une déesse « Ashratu », « dame de la steppe » remonte à Hammurabi (XVIIIe s.) (3), fondateur amorrhéen de l’Empire Babylonien. Ashratu est la parèdre (c’est-à-dire la femme) d’Amurru, un dieu du peuple sémitique des Amorrhéens, peuple d’où viendront et Ugarit et les Cananéens (4). La proximité sémantique entre Amurru et Amorrhéen (dit aussi « Amurrite ») nous renseigne sans doute sur sa place, très élevée, dans le panthéon.

Elle est ensuite connue par l’onomastique (et uniquement par elle) dans les lettres d’El Amarna (XIVe s./Égypte).

A Ugarit (au nord de la méditerranée sur la carte), elle prend le nom de Athirat, et c’est sur elle, grâce au magnifique gisement du XIIIe s. que l’on peut y trouver, que l’on sait le plus. On la considère d’un bel ensemble comme parèdre de El (chef du panthéon ougaritique), même si pas une seule fois la chose est précisée : en effet elle partage avec lui la génitricité des autres dieux. C’est important : El a été absorbé par Yahwé au début du yahwisme. Pourquoi n’aurait-il pas prit sa parèdre ?

Puis, après un millénaire de bons et loyaux services, au tournant du Ier millénaire, Ashéra semble disparaître du monde nord-ouest-sémitique. En phénicien, ‘šrt (première ligne de l’image ci-dessous) ne signifie plus que « sanctuaire », et ce sens se répand araméen. Plus révélateur encore : Ashéra disparait de l’onomastique. Elle survit, mais en Arabie pré-islamique seulement (dans le royaume yéménite de Qatabân). L’importance de ce phénomène est grande : c’est lui qui pose problème aussi bien dans l’exégèse que dans l’épigraphie.

Ashéra en phénicien, en araméen et en hébreu massorétique

Dans l’épigraphie cananéenne justement, deux découvertes archéologiques tendent à prouver que Yahwé avait une parèdre qui serait Ashéra : Khirbet el-Qôm et Kuntillet ‘Ajrud, toutes deux du VIIIe s. Ce n’est pas ici la place de l’étude de ces deux sites en détails : les problèmes qu’ils posent à l’épigraphiste sont énormes. Regardons juste l’inscription découverte sur un pithos (grand vase où l’on faisait le vin) :

ברכת אתכם ליהוה שמרן ולאשרתה
brkt ‘tkm lyhwh šmrn wl’šrth
Je vous bénis par Yahwé de Samarie et par son ashéra

Remarquez le hé final a ashéra (en rouge) : c’est le suffixe de la troisième personne qui ne s’utilise normalement pas avec des personnes, mais uniquement avec des objets (5). D’autres chercheurs tiennent la position inverse. Même si dans ces matières le rasoir d’Ockham est à manier avec précaution, il nous semble plus simple de dire que ni Kuntillet ‘Ajrud ni Khirbet el-Qôm ne sont des preuves réelles de l’existence d’une parèdre de Yahwhé au VIIIe siècle qui serait Ashéra (mais ne prouvent pas non plus le contraire). Couplé à la disparition déjà bien entamée à cette époque d’Ashéra-déesse, il est probable que ces inscriptions renvoient non pas à la déesse Ashéra, mais à un objet cultuel.

Il semble que dès le Chroniste (≈ 300), le fait qu’ashéra ai pu être une déesse semble avoir disparu des consciences juives (il utilise le pluriel, masculin ou féminin, sans problème). La Septante (traduction grecque de la Bible hébraïque, plus tardive que les Chroniques mais antérieure à notre ère) traduit systématiquemet ashéra par ἄλσος (álsos), « bois sacré ».

Il y a différentes possibilités pour la signification de ashéra comme objet sacré du culte. Arbre sacré ? Poteau sacrificiel ? Représentation d’arbre sacré stylisé ? Nous verrons avec les trois textes donnés un peu plus ce que, à l’époque de la rédaction de ces textes, ashéra pouvait signifier (6).

Deutéronome 16, 21

Tu ne planteras aucune ashéra d’aucun arbre à côté de l’autel du SEIGNEUR, ton Dieu, l’autel que tu feras pour toi.
— Nouvelle Bible Segond modifiée

Si nous étions vierges de toute connaissance sur ashéra, nous apprendrions ici 4 choses.

Premièrement, une ashéra se plante. Elle a un lien avec la terre, et tient debout dedans. Deuxièmement, même s’il est possible de la planter, cela est interdit, Yahwé n’aime pas ça. Troisièmement, une ashéra a à voir avec les arbres, ou avec le bois : sa matière, sa forme ou son origine, quelque chose comme ça. Enfin, elle se plante à côté de l’autel et a donc son importance dans le culte (sacrificiel ?).

Il faut noter aussi que ce verset est placé entre deux setumoth. Le texte de la Bible hébraïque qui nous est parvenu est découpé en sortes de paragraphes, les parshioth, qui sont matérialisé par des lettres, le samech (s / ס) et le pê (p / פ) et qui sont appelés dans ce cas setuma et petuha. C’est comme si le verset 21, le verset 22 et le verset 1 du chapitre suivant étaient, chacun, un paragraphe.  Les massorètes, qui ont mis en place ce découpage , insistent ici sur ces versets, jugés extrêmement importants.

Juges 6, 25-30

25 Le soir même, le SEIGNEUR dit à Gédéon : Prends le taureau de ton père et un second taureau de sept ans. Tu raseras l’autel du Baal qui appartient à ton père et tu couperas l’ashéra qui est à côté. 26  Tu bâtiras ensuite selon les règles un autel pour le SEIGNEUR (YHWH), ton Dieu, sur le haut de ce lieu fortifié. Tu prendras le second taureau et tu offriras un holocauste, avec le bois de l’ashéra que tu auras coupé. 27  Gédéon prit dix hommes parmi ses serviteurs et fit ce que le SEIGNEUR avait dit ; mais comme il craignait sa famille et les gens de la ville, il ne le fit pas de jour, il le fit de nuit. 28  Lorsque les gens de la ville se levèrent, de bon matin, l’autel du Baal était démoli ; l’ashéra qui était à côté avait été coupée, et le second taureau avait été offert en holocauste sur l’autel qui venait d’être bâti. 29  Ils se dirent l’un à l’autre : Qui a fait cela ? Ils s’informèrent, firent des recherches et conclurent : C’est Gédéon, fils de Joas, qui a fait cela ! 30  Alors les gens de la ville dirent à Joas : Fais sortir ton fils, et qu’il meure, car il a démoli l’autel du Baal et coupé le poteau cultuel qui était à côté !
— Nouvelle Bible Segond modifiée

Ici, l’ashéra est fabriquée. Il semble donc (contre l’avis d’André Lemaire) que nous n’avons pas ici affaire à un arbre sacré, mais à une production de l’artisanat humain (un arbre élagué ne semble pas ici suffisant). Reste à savoir s’il s’agit d’un poteau ou d’une idole. Encore une fois, le contexte est cultuel. On apprend aussi que ça se coupe.

Ce qui est impressionnant dans ce passage, c’est la virulence de l’attaque : imaginez, le bois sacré de l’ashéra non seulement détruit, réduit en miettes, mais brûlé (et il faut bien plus de bois que ce qu’il ne peut y avoir dans une ashéra pour brûler tout un taureau !) pour servir de bois d’holocauste pour un autre culte ! C’est comme si l’auteur disait : « Regardez, le culte cananéen n’a aucun sens ! On peut brûler des objets extrêmement sacré, et on n’est même pas puni : mieux même récompensé ».

II Rois 17, 16

Ils avaient abandonné tous les commandements du SEIGNEUR, leur Dieu, ils s’étaient fait deux taurillons de métal fondu, ils avaient fait une ashéra, ils s’étaient prosternés devant toute l’armée du ciel et ils avaient servi le Baal.
— Nouvelle Bible Segond

Ce texte vient juste après l’exil d’Israël, on est là dans un texte où on voit naître le monothéisme : c’est « l’école deutéronomiste » qui justifie qu’Israël (et Juda plus tard) soient détruits non pas parce que Yahwé, leur dieu, aurait perdu la guerre céleste contre les dieux des autres nations, mais parce que Yahwé est le seul dieu qui existe et qu’il les a punis pour leur désobéissance (7). L’importance théologique est donc ici énorme. Et dans le rejet de l’idolâtrie, cause de la punition divine, il y a le rejet des ashéroth. Une fois de plus est marquée l’importance énorme que revêt l’interdiction de l’ashéra, ce qui ne laisse de surprendre. On retrouve aussi le verbe « faire ». Pas sacrifiez à, rendu culte avec, ou je ne sais pas. Il semble vraiment que l’interdiction porte sur la fabrication. Peut-être l’auteur est ici encore polémique,

Conclusion

Le premier texte marquait l’interdiction, le second, la réalisation de l’interdiction et le troisième la punition. Ces trois textes sont représentatifs de ce qu’est réellement ashéra dans l’AT. Plusieurs occurrences renvoient bien à la déesse, mais il ne nous semble pas qu’ils soient les plus importantes.

Nous avons à faire à un objet cultuel cananéen de première importance, qui se fabrique, en bois. L’importance — et la virulence — de la polémique contre de tels objets semblent leur conférer une importance primordiale dans l’économie sacrificielle. Pourquoi ? Pourquoi le culte yahwiste n’aurait-il pas pu intégrer les ashéroth, puisqu’il a intégré des dieux cananéens ? Nous touchons ici à quelque chose d’extrêmement complexe, mais aussi passionnant.

Bibliographie sommaire

  • Nouvelle Bible Segond. Édition d’étude, traduction sous la direction de Henri Blocher, Jean-Claude Dubs, Mario Echtler et Jean-Claude Verrecchia, Villers-le-Bel, Société Biblique Française, 2002.
  • Robert Boling, Judges, New York City, Doubleday (The Anchor Bible 6A), 1975.
  • Jean Bottéro, La plus vieille religion : En Mésopotamie, Paris, Galimard (Folio histoire 82), 1998.
  • Mordechai Cogan et Hayim Tadmor, II Kings, [New York City], Doubleday (The Anchor Bible 11), 1988.
  • John Day, Yahweh and the Gods and Goddesses of Canaan, Sheffield, Sheffield Academic Press (JSOTS 265), 2000.
  • André Lemaire, Naissance du monothéisme : Point de vue d’un historien, Paris, Bayard, 2003.

1. Cité (et traduit) par A. Lemaire dans sa Naissance du monothéisme, p. 73.
2. A. Lemaire, Naissance du monothéisme, p. 74.
3. Idem.
4. J. Bottéro, La plus vieille religion, p. 46.
5. La transcription du texte hébreu, la traduction et la remarque philologique sont de A. Lemaire, Naissance du monothéisme, p. 77. J’ai quant à moi remis la retranscription donnée par Lemaire en hébreu « carré », même si cet alphabet est postérieur. Pour la visualiser correctement, je conseille d’installer la police « SBL Hebrew » : voir la page « Ressources » de mon blog. Mais à quoi renverrait alors ashéra ? Peut-on bénir par un objet ? Il semble que le sanctuaire, l’autel et les divers objets du sanctuaire prennent une puissance numineuse (≈ sacrée) assez importante.
6. Ces 4 occurrences de ashéra peuvent paraître bien peu nombreuses par rapport à la quarantaine que l’on retrouve dans tout l’ancien testament. Cependant, elles sont révélatrices et permettent de cadrer la réflexion. Rien ne vous empêche d’aller plus loin, en étudiant les autres occurrences :
Ex 34,13 ; Dt 7,5. 12,3. 16,21 ; Jg 3,7. 6,25.26.28.30 ; 1R 14,15.23. 15,13. 16,33. 18,19 ; 2R 13,6. 17,10.16. 18,4. 21,3.7. 23,4.6.7.14.15 ; 2Ch 14,2. 15,16. 17,6. 19,3. 24,18. 31,1. 33,3.19. 34,3.4.7 ; És 17,8. 27,9 ; Jer 17,2 ; Mic 5,13.
Liste reprise à J. Day, Yahweh and the Gods and Goddesses of Canaan, n.1 p.42.
7. On reviendra peut-être sur la naissance du monothéisme. Si c’était le cas, je mettrais le lien ici. Dans tous les cas, aller voir Lemaire sur ce sujet ne fait pas de mal 😉

M. Philonenko : Lux perpetua, un dossier (RHPR 91/2)

Publié sur l’ancien blog le 01/08/2011

Adresse en en ligne

Ce petit article (12 pages bibliographie, notes complémentaires et même une image comprises, soit 9 pages de texte) est du fameux historien des religions et orientaliste Marc Philonenko, doyen honoraire et professeur émérite de la faculté de théologie protestante de Strasbourg (une liste de ses publications jusque 2010 est disponible ici et jusque 2000 dans le numéro 80/1 de la RHPR), connu notamment pour son édition (avec A. Dupont-Sommer) des Écrits intertestamentaires à la Pléiade, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, …

Il part d’une énigmatique expression qui sert de titre au dernier ouvrage (d’ailleurs posthume) de l’historien belge Franz Cumont. Sans doute à cause de son érudition peu commune, M. Philonenko ne prend ni la peine de dire qui est ce Cumont, ni de traduire les quelques citations latines qu’il fait, ce qui est un vrai problème pour l’historien ou le théologien débutant. Commençons donc, puisque ce blog se destine justement à un tel public, par expliciter cela.

Buste de Franz Cumont. Source : http://www.academiabelgica.it/

Franz-Valéry-Marie Cumont (1868 Alost – 1947 Woluwe-Saint-Pierre) est un historien des religions, archéologue et philologue belge, spécialiste du paganisme gréco-romain, dont il a renouvelé les études, particulièrement sur l’apport des religions orientales (culte de Mithra). Il a enseigné un temps à l’université de Gand. C’était d’ailleurs un Belge convaincu, « très attaché à sa patrie, à son empire – car la Belgique est un empire, [sic et lol, comme disait Sénèque] – à ses traditions, à sa dynastie » ([L. Canet, A. de Maillé], « Franz Cumont, 1868-1947 », in F. Cumont, Lux perpetua, 1949, p.VII).

L’ensemble de ses œuvres sera publié dans une collection, la Bibliotheca Cumontiana. Vous trouverez dans ce dernier lien une liste exhaustive de ses travaux. Son dernier ouvrage, nous l’avons déjà dit, se nomme justement, et malgré et les conseils de son ami Louis Canet (p.147) et l’absence de citation de cette locution dans l’œuvre elle-même (p.147), Lux perpetua (disponible en texte intégral ici). Il semble que M. Philonenko a trouvé là sujet à questionnement, et que là se trouve donc la source de l’article.

Arrivons donc au centre du sujet : qu’est-ce que la locution Lux perpetua alors ? Elle se traduit par « lumière éternelle », comme l’explique V Esdras 2,35 (cf infra) : « lux perpetua : lucebit vobis per æternitatem temporis » (p.150), soit, en français : « Lumière éternelle : elle brillerai pour vous pour l’éternité des temps » [trad. pers.]. Elle est surtout connu pour être dans le Requiem catholique-romain (la messe des défunts, missa defunctorum), dont l’introït commence par : « Requiem æternam dona ei, Domine, et lux perpetua luceat ei », soit, en français : « Donne-lui le repos éternel, Seigneur, et que la lumière éternelle luise pour lui ». Le parallélisme des membres (parallelismus membrorum, c’est-à-dire le fait que deux stiches se répondent l’une à l’autre, et qui est l’un des traits de la poésie sémitique) pourra faire penser à une origine vétérotestamentaire : ce qui n’est pas fondamentalement faux, mais pas complètement vrai.

En fait, depuis Cumont justement (même si la paternité de la découverte revient plutôt à Montague James, cf p.147), on fait remonter l’expression (lux perpetua et sa tension avec requiem æternam) à la partie uniquement latine l’apocalypse d’Esdras (que l’on nomme aussi V Esdras, l’apocalypse d’Esdras sans ces deux chapitres se nommant IV Esdras), en V Esdras 2,34-35 cité en latin à la page 146 et qui peut se traduire comme ceci : « C’est pourquoi je vous le dis, nations qui entendez et qui comprenez ; attendez votre pasteur; il vous donnera le repos éternel ; celui qui doit venir à la fin du siècle est proche. Soyez prêts à recevoir la récompense de son règne, car une lumière perpétuelle brillera pour vous dans l’éternité du temps ». Nous prenons la traduction de : Les Apocryphes éthiopiens, tome IX : L’Apocalypse d’Esdras, traduction française par René Basset, Paris, Bibliothèque de la haute science, 1899. Libre de droit et disponible en ligne sur : http://remacle.org/bloodwolf/apocryphes/esdras.htm . L’origine de l’expression est donc bien latine, mais c’est un ajout dans un livre sémitique.

M. Philonenko, bien meilleur bibliste que ne l’était Cumont (« Il [Cumont] n’avait pas beaucoup pratiqué la Bible » [L. Canet, A. de Maillé], « Franz Cumont, 1868-1947 », in F. Cumont, Lux perpetua, 1949, p.XXI) poursuit la recherche. En effet, si Canet note (Lux perpetua, 1949, note 5 p. 460) distraitement un lien avec Ésaïe 60,19-20 (p.148), il ne poursuit pas, et affaiblit même son lien en liant ensuite ésaïe avec le psaume 35,10 (en fait psaume 36, 10 : par ta lumière nous voyons la lumière, cité en latin : In lumine tuo videbimus lumen, dans ta lumière nous verrons la lumière), de lien plus distendu.

Car le lien avec Ésaïe est pourtant de première importance. Car tout semble indiquer que son origine vient de là. Elle est passée dans les intertestamentaires (I Hénoch 92,4), dans un contexte dualiste, comme d’ailleurs V Esdras, puisque la citation française que nous avons déjà faite de V Esdras 2,34-35 se poursuit par : « Fuyez l’ombre de ce monde, recevez la réjouissance de votre gloire » (p.150). Comme on peut s’y attendre, Qumrân oppose aussi les deux termes, et l’expression est très fréquent (p.151).

Mais il y a migration sémantique : « [e]n Ésaïe 60,19.20, l’expression `ôr ‘olam s’applique à la Nouvelle Jérusalem ; dans l’« Instruction sur les deux Esprits », « lumière éternelle » évoque les jours sans fin du monde céleste ; en V Esdras, lux perpetua désigne les récompenses du siècle à venir ».

Voilà de façon magistrale, quoiqu’un peu complexe, décrite par M. Philonenko l’origine et l’histoire de l’expression Lux perpetua. Nous attendons avec impatience que cette histoire des locutions de la liturgie romaine soit faite, vu l’intérêt qu’elle a pour les passionnés d’histoire de la bible et de sa réception.

Sitographie

Edit novembre 2011 : Une erreur s’est glissée dans l’article de M. Philonenko. Page 150, ligne 16, il faut trouver et lux perpetua lucebat tibi et non et luceant tibi. Cf. RHPR 91/3, p. 478.