Gelota, une conlang en construction

Depuis quelques mois, tout seul derrière mon écran, je travaille à créer une langue de toute pièce pendant mon peu de temps libre. Ce hobby, répandu principalement aux États-Unis, comme tend à le montrer cette carte (je suis sur la deuxième page) s’appelle le « conlanging ». Conlang vient de l’anglais « constructed language », langue construite.

Le but n’est pas (ou n’est pas toujours, et n’est pas pour moi) de remplacer l’espéranto comme auxlang (langue auxiliaire), ni même d’être réellement parlée un jour (même si la possibilité apprentissage est pour moi importante, si elle n’est pas parlable, ce n’est pas une langue : laisser la possibilité théorique n’en fait cependant pas un but). Le but n’est pas non plus, comme le loglan/lojban de vérifier une hypothèse linguistique (ici la fameuse Sapir-Whorf) ou de tenter de créer la langue parfaite ou la plus logique, la plus facile ou quoi que ce soit d’autre. Non, le but est juste de se détendre un petit peu, et de s’amuser.

La langue que je créé s’appelle le gelota. J’ai créé un blog en plus de celui-là où je décrit la grammaire, le vocabulaire et les évolutions de la langue. Certains articles de conlanging théorique seront peut-être repris sur Le Livret. Si ça vous intéresse, allez voir :

http://gelotaconlang.wordpress.com

Espéranto

Saluton karaj gelegantoj! Mi reestas ĉi tie!
Bonjour chers lecteurs ! Je suis de retour !

Depuis 6 mois (a peu près) maintenant, j’apprends l’espéranto. J’en avais vaguement entendu parler depuis longtemps, et je participais avec délectation (enfin, disons que je suivais, je ne faisais pas vraiment entendre ma voix) au ranto-bashing d’Asp Explorer et des compagnons de la Tétÿne. Ces débats m’amusaient, et les trésors de mauvaise foi déployés de chaque côté aussi. Pourquoi alors avoir fait ça ?

L’espéranto est une langue née au XIXe siècle d’un ophtalmologue polono-lituanien juif de l’Empire russe, Ludwik Lejzer (francisé Louis Lazare) Zamenhof. Le but était alors de créer une langue neutre, capable d’être un véritable pont entre les Hommes. Le postulat de base est que la barrière linguistique est la première barrière à l’intercompréhension humaine, et donc à la paix. Personne n’a jamais dit – et Zamenhof non plus – qu’une langue commune conduirait ipso facto à la paix mondiale. Simplement, elle en serait le premier pas. Cette langue pont doit avoir, pour Zamenhof, plusieurs caractéristiques :

  • Neutralité : elle ne doit favoriser aucune ethnie, n’être l’instrument d’aucun État ou politique ;
  • Facilité : elle doit être régulière et être apprise rapidement, même (et surtout) par les couches populaires, souvent peu éduquées ;
  • Puissance : elle doit être capable d’exprimer facilement l’intégralité de la pensée humaine, ou en tout cas le faire aussi bien qu’une langue « naturelle ».

L’espéranto réunit peu ou prou ces caractéristiques. Elle n’est cependant pas parfaite. Réussir à tenir ensemble ces trois caractéristiques est impossible : une neutralité complète exige un vocabulaire complètement inventé, ce qui limite la facilité, la facilité exige une grammaire simpliste, ce qui limite la puissance, et la puissance exige une certaine complexité grammaticale. L’espéranto s’en sort en privilégiant la puissance sur la facilité et la facilité sur la neutralité ce qui est, je crois, le bon choix. Une langue simpliste est inutile ou doit passer par une régionalisation importante, et une langue neutre difficile ne peut survivre à grande échelle. Le lojban, par exemple, a mis la neutralité (en fait la logique, mais le résultat est le même) en critère déterminant, ce qui la rend compliquée, et qui fait qu’elle ne dépassera normalement jamais 50 locuteurs. L’ido a choisi la facilité, ce qui fait qu’elle est très proche aujourd’hui du français, ce qui paradoxalement, la rend plus difficile que l’espéranto pour un locuteur d’une langue non-romane, et fait qu’elle est parlée quasiment uniquement par des européens de l’ouest (1000/2000 locuteurs selon Wikipédia).

Aujourd’hui, l’espéranto est la seule langue « construite » (nous discuterons ce terme un peu plus bas) vivante (l’ido, l’interlingua, le lojban, … ne sont pas vraiment répandus). Il est difficile de quantifier le nombre d’espérantophones, mais ce nombre tourne probablement autour du million. Sur internet, son activité la rapproche d’une langue comme le slovaque (parlée par 6 millions de personnes selon Wikipédia, soit plus que l’espéranto). Pour ma génération, ce fait est important : il y a toujours de nouveaux sites en espéranto a découvrir, parfois très moche mais souvent très intéressants. L’espéranto est aussi présent sur les réseaux sociaux, Facebook (je ne sais pas trop où, n’y étant moi-même pas inscrit), Twitter (via le hashtag #esperanto par exemple) et Google+ en premiers lieux. Un mois, généralement novembre, est même consacré à l’espéranto sur les réseaux sociaux : Esperanto-Monato (EoMo, eomo.info). Mais l’espéranto est aussi une communauté IRL, avec, en moyenne, une rencontre espérantiste par jour de par le monde. À Strasbourg, ma ville, par exemple, auront lieu du 13 au 17 mars une rencontre œcuménique en espéranto autour de la Bible traduite et d’un livre de chants Adoru!, les Bibliaj Tagoj (les « journées bibliques »), à laquelle je participerai. Vu le nombre d’espérantophones, on trouve nécessairement des gens intéressants.

L’espéranto est souvent qualifié de langue « construite ». Ce n’est pas tout à fait faux, mais ce n’est pas non plus tout à fait vrai. Certes, on peut donner avec précision l’acte de naissance de l’espéranto : la sortie en 1887 de Langue internationale, le premier manuel d’espéranto. C’est le moment exact où l’espéranto cesse d’être une langue imaginaire et devient langue vivante. Les « Serments de Strasbourg » de 842 ont un peu le même rôle dans l’histoire de la langue française, sauf que le français existait comme langue vivante parlée avant. Mais si l’espéranto est une langue construite, ce n’est pas une langue artificielle. Depuis 1887, l’espéranto évolue, s’adapte et change, porté par la communauté espérantophone. Par exemple, le suffixe indiquant le pays était originellement -ujo (Francujo, France), mais devient avec le temps -io (Francio). De même, la lettre « ĥ » disparait peu à peu, pour ne plus noter finalement que les χ (khi) grecs. Ainsi le mot « Chine », originellement traduit « Ĥinujo » se dit aujourd’hui « Ĉinio ».

On dit aussi de l’espéranto qu’il a échoué. Tout dépend de ce que l’on attend de lui. Pour moi, l’espéranto est surtout un moyen de m’amuser, de rencontrer ou de discuter avec des gens du monde entier sans qu’entre nous se dresse la barrière de la langue. L’anglais n’est maîtrisé que par les anglophones natifs, et encore, ceux-là moi je ne peux pas les comprendre à cause de leur accent. Pour ce que je veux en faire, l’espéranto fonctionne. Pour d’autres, c’est un moyen de voyager en rencontrant les populations : pour ça, l’espéranto fonctionne. Pour d’autres, c’est une curiosité linguistique. Chaque espérantophone y trouve son compte, pour chaque espérantophone, l’espéranto fonctionne. C’est sûr, l’espéranto n’est pas la LV2 de l’humanité. Peut-être, et même probablement, ne le sera-t-il jamais. Ça ne dérange pas la majorité des espérantophones.

Pour moi chrétien, cette problématique résonne encore autrement. J’ai l’habitude de me battre pour les causes perdues (même sans musique tropicale), convaincu, par exemple, que l’Homme exploitera toujours l’Homme, mais qu’il est de mon devoir de lutter contre. La fin de l’exploitation sera pour les temps derniers… Que l’espéranto « échoue » ne me dérange donc pas du tout. Il me renvoie aussi à deux passages bibliques qui légitiment mon choix de l’apprendre et de l’utiliser. Je veux parler bien sûr du mythe de Babel (Genèse 11) et de la Pentecôte (Actes 2). Mais je parlerai dans un autre post des implications et explications théologiques de l’espéranto.

Pour l’heure, je me contenterai de dire qu’il existe une communauté espérantiste chrétienne organisée, et même plusieurs. Je suis par exemple membre de la Kristana Esperantista Ligo Internacia (KELI), la Ligue chrétienne espérantiste internationale, qui réunit les espérantistes protestants (http://keli.chez.com). Mais il existe aussi une organisation catholique, Internacia Katolika Unuiĝo Esperantista (IKUE, Union internationale des espérantistes catholiques), qui a une section française très active. Mais aussi une organisation œcuménique, une organisation de scientifiques biblistes et orientalistes, une organisation orthodoxe, … KELI et IKUE collaborent souvent. Il y a aussi des événements œcuméniques comme les Bibliaj Tagoj dont j’ai déjà parlé qui ne sont pas directement liés à ces organisation, des cultes et des messes en espéranto un peu partout, … L’espéranto est bien vivant.

Pour terminer, quelques liens :

  • lernu.net, le site multilingue sur lequel j’ai appris l’espéranto,
  • espéranto-France, l’association espérantiste française
  • SAT-Amikaro, organisation francophone des travailleurs espérantistes