Conscience contre violence (S. Zweig)

En 1936, Stefan Zweig (1881-1942), le célèbre écrivain autrichien, met un point final à la rédaction d’un traité qu’il titre Castellio gegen Calvin. Ein Gewissen gegen die Gewalt, c’est-à-dire Castellion contre Calvin. Une conscience contre la violence (je ne sais pas pourquoi titre et sous-titre sont inversés dans la traduction française). Une nouvelle édition de la traduction faite par Alzir Hella dans les années 40 a été faite pour les éditions joliment nommées « Le castor astral » en 1997, et a été reprise en poche dans la fameuse collection de la LGF en 2010(1). Et c’est une bonne chose.

Car ce livre, s’il n’est pas forcément le plus connu de Stefan Zweig (qu’on pense seulement à des nouvelles comme Amok, Le Joueur d’échec ou à Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, genre dans lequel il excelle), Conscience contre violence a eu une influence considérable sur l’historiographie calvinienne, en prenant le relais de la biographie à charge de Bolsec. O. Millet, grand connaisseur de la vie – et surtout de l’œuvre – de Calvin, a écrit dans sa petite (pratique, peu onéreuse et excellente au passage) biographie :

L’idée était déjà ancienne que Calvin avait été intolérant et fait mourir sur le bûcher, au nom d’une orthodoxie inhumaine et pour hérésie contre la Trinité, Michel Servet. Cette tradition fut orchestrée par Stefan Zweig dans son combat contre le totalitarisme nazi. Conscience contre violence, ou Castellion contre Calvin, paru en 1936 et traduit dans de nombreuses langues, prit donc le relais(2).

La biographie de Bolsec était une biographie très violente contre le réformateur genevois : selon lui, Calvin aurait été adultère, homosexuel, consommateur de prostituées, ambitieux, révolutionnaire, arrogant, …(3) Arguments porteurs au XVIe siècle, mais moins à partir du XVIIIe siècle. Au XXe siècle, mis à part dans certains cercles catholiques, la biographie de Bolsec n’était plus tenue que pour un ramassis d’insultes, ce que, globalement, elle est. Une autre biographie, plus mesurée, plus documentée, plus historique allait combler le manque pour la propagande anti-calviniste. Ce fut Conscience contre violence.

Le juif Zweig n’avait bien entendu pas pour but de prendre position dans le combat théologique entre catholiques et protestants. Si son livre remplace le livre de Bolsec, ce n’est pas son intention première. De fait, plusieurs fois dans ce livre, transparaît son amitié pour la théologie protestante libérale(4). Et s’il abaisse Calvin, ce n’est que pour mettre en lumière un autre théologien réformé, Castellion. L’intérêt historique pur n’est pas non plus la justification, comme dans d’autres biographie, l’autre genre (en plus des nouvelles) où il excelle. Zweig se sert de ces deux figures historiques non pas pour essayer de retrouver la réalité, mais pour dépeindre ce qui, selon lui, est le combat éternel de l’humanité, la conscience des individus contre la violence des pouvoirs :

La théologie n’est rien d’autre ici qu’un masque temporaire et fortuit, et Castellion et Calvin eux-même n’apparaissent que comme les représentants visibles d’un antagonisme invisible en même temps qu’insurmontable. Quelle que soit la façon dont on veuille appeler les pôles de ce conflit permanent, tolérance contre intolérance, liberté contre tutelle, humanité contre fanatisme, individualité contre mécanisation, conscience contre force, tous ces mots ne font qu’exprimer les deux termes d’un problème qui se pose pour chacun de nous : faut-il se prononcer pour l’humain ou le politique, pour l’ethos ou le logos, pour la personnalité ou la communauté ? (p. 17-18)

1936, Autriche, violence des pouvoirs, on comprend vite à qui Zweig fait réellement référence. Il s’en cache à peine, citant de-ci de-là la Gestapo (p. 71) ou des événements récents (pour lui). Il dit clairement « nostra res agitur » (cela nous concerne, p. 17). Il fait aussi régulièrement des généralisations comme celle que je viens de citer. Calvin et Castellion ne sont qu’un prétexte. À le lire décrire Calvin (p. 59-67), on sent derrière la plume nerveuse (c’est un des plus beaux passages du livre, au niveau littéraire) qu’il est hanté par ce personnage : comment peut-il par exemple parler des taches rouges qui ornent son visage quand il se met en colère (p. 60), alors qu’aucun tableau ne l’a, bien logiquement, représenté dans cet état ?

Il ne faut donc pas lire ce livre comme le livre d’un historien cherchant la vérité historique. Il s’agit plutôt d’un pamphlet, d’une pièce de théâtre (une tragédie) mettant en scène deux hommes pour montrer d’autres hommes, aujourd’hui. Montrer que toujours, il faut se mettre du côté de l’homme contre la politique. En langage chrétien, on parlerait d’amour  du prochain. En langage politique, on dirait avec le FdG « l’Humain d’abord ».

Ce livre raconte donc pour ce faire l’histoire de la lutte intellectuelle à laquelle se seraient livrés Jean Calvin, le réformateur de Genève et Sébastien Castellion, théologien réformé ayant trouvé refuge à Bâle, autour de la mise à mort de Michel Servet, hérétique assez pittoresque. En 1553, en effet, la magistrature de Genève le condamne au bûcher pour hérésie anti-trinitaire. On ne peut résumer ici l’intégralité de l’affaire mais disons simplement que Calvin, après avoir dénoncé Servet, sert de conseiller au procès, et justifie la sentence après coup. Castellion, en humaniste tolérant, refuse qu’on puisse tuer un Homme pour ses idées, et créé cette tautologie magnifique :

Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme (Hominem occidere, non est doctrinam tueri, sed est hominem occidere). Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle (Castellion, Libellum contra Calvini).

Si l’idée est bonne, ce livre contient beaucoup d’incompréhensions historiques et théologiques, qu’il faut noter pour pouvoir lire ce texte sereinement, surtout quand on est soi-même réformé. L’acharnement présumé de Calvin contre Servet est décrit partialement et exagérément, et il ne tente même pas d’expliquer pourquoi, presque au même moment, l’hérétique Jean Léonard, qui fut banni de plusieurs villes avant d’arriver à Genève, n’y fut pas puni(5). Si toute déviance à la pensée calvinienne était sévèrement punie, pourquoi Léonard n’a rien eu à subir ? Il présente systématiquement les livres, actes et paroles de partisans de Calvin comme ayant été faites sur son ordre exprès, alors que Farel ou Bèze par exemple étaient des gens suffisamment intelligents pour agir seuls. Son appel récurrent à Luther comme créateur de la « liberté chrétienne » contre Calvin sonne aussi faux : Luther, en Homme « normal » du XVIe siècle, ne tolérait pas la liberté de conscience, juste l’obligation que lui Luther avait de ne pas aller contre sa conscience, il était prêt à subir la mort pour ça, sans qu’il y trouve à redire. En fait de liberté de conscience, c’est le système du « cujus regio, ejus religio » qui découle de sa pensée : qu’un catholique en pays protestant émigre, et vice-versa. La pluralité religieuse n’était pas de mise, mais si Luther tolérait des anabaptistes, c’était uniquement dans l’espoir de les convertir, et parce que les territoires luthériens étaient bien plus vastes que Genève et sa campagne. Et ce ne sont là que quelques exemples(6).

Ce livre, aussi exagéré qu’il soit, nous apprend quand même quelque chose. Il nous apprend la valeur de la laïcité, et son vrai sens. Aujourd’hui, la laïcité est utilisée à droite comme une arme contre l’islam, et à gauche comme une bannière idéologique sans réel contenu. En fait la laïcité c’est deux choses :

  • que l’État ne se soumette dans son rôle de législateur à aucun diktat religieux, majoritaire ou minoritaire ;
  • que les organisations religieuses au contraire se soumettent aux lois de l’État.

La séparation stricte des églises et de l’État n’est donc pas la condition sine qua non de la laïcité – mais ce n’est pas ici le débat. Ce que je veux dire, c’est que la théocratie, ou la hiérocratie (gouvernement des prêtres ou des clercs), est toujours à éviter. La pensée religieuse et morale de Calvin est un monument magnifique fait à l’Homme, qui, avec l’aide de Dieu (car sans la grâce première, c’est impossible), peut être de plus en plus moral : c’est la sanctification. Je dois me laisser sanctifier par l’Esprit, et c’est extrêmement difficile. Son organisation de l’église est aussi quelque chose de très bien fait, un exemple pour nos églises aujourd’hui. Mais lorsque les bonnes intentions morales passent d’individuelles (moi chrétien face à Dieu) à sociales (moi citoyen face à l’État), les chosent dérapent. L’État doit assurer un minimum de moralité pour permettre le vivre ensemble. S’il veut aller plus loin, il dépasse son rôle, et le vieil adage « les routes de l’Enfer sont pavées de bonnes intentions » s’applique. Sur les affaires morales et religieuses, l’État doit être minimal et neutre.

Voilà donc mes deux pistes de lecture si vous souhaitez lire ce livre. Lisez-le comme il se présente, c’est-à-dire comme un réquisitoire contre l’hitlérisme et les fascismes. Mais, de façon peut-être plus contemporaine, lisez-le comme une défense et illustration de la laïcité. Sans jamais oublier que ce n’est pas un document d’historien.


  1. L’édition que j’ai achetée date de 2012 et est déjà la quatrième édition, signe de la réussite commerciale de ce titre. Sans autre référence, les citations ou allusions marquées entre parenthèses renvoient à : Stefan ZWEIG, Conscience contre violence. Ou Castellion contre Calvin, traduit par Alzir Hella, Paris, LGF (Le livre de poche), 2012.
  2. Olivier MILLET, Calvin. Un homme, une œuvre, un auteur, Gollion, Infolio (Illico 20), 2008, p. 13-14.
  3. Olivier MILLET, Calvin. Un homme, une œuvre, un auteur, Gollion, Infolio (Illico 20), 2008, p.13.
  4. De fait, Conscience contre violence est à la base une commande d’un pasteur libéral de Genève, Jean Schorer, même si Zweig a largement enfreint le cahier des charges. Cf. Frank Lestringant, « Stefan Zweig contre Calvin (1936) », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 1 | 2006, mis en ligne le 01 mars 2006, consulté le 07 mars 2013. URL : http://rhr.revues.org/4623
  5. Émile LÉONARD, Histoire générale du protestantisme. 1. La Réformation, Paris, PUF (Quadrige 101), 1988, n. 3 p. 303.
  6. Si vous voulez plus de détails sur les « fautes » (ce ne sont pas des fautes, puisque Zweig ne fait pas œuvre d’historien), allez voir l’article déjà cité de Frank Lestringant, « Stefan Zweig contre Calvin (1936) », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 1 | 2006, mis en ligne le 01 mars 2006, consulté le 07 mars 2013. URL : http://rhr.revues.org/4623

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