L’Anarchisme chrétien : commentaire

Après la longue pause de ce blog, je publie mon commentaire de L’Anarchisme chrétien. Ce commentaire n’est que l’ombre de ce que j’avais projeté, mais ma lecture remonte maintenant à plusieurs mois, et j’ai eu du mal à continuer ce que j’avais déjà rédigé. Je publie quand même, s’il y a débat (ce qui m’étonnerait) je complèterai.


Ça y est, j’ai fini L’Anarchisme chrétien de Jacques de Guillebon et de Falk van Gaver (Paris, L’Œuvre éditions, 2012). Et bien… je regrette les 29€ qu’il ma coûté. Incapables de mettre en question ce qu’ils croient, les auteurs semblent tout autant incapables de nuance. Petit résumé (aller plus loin me coûterait une relecture attentive que je n’ai pas envie de faire) de ce que je n’ai pas aimé.

1. Un guide de lecture tronqué

Il n’y a presque pas de réflexion théorique sur les rapports entre anarchisme et christianisme. On commence la lecture par le regretter : pourquoi n’y a t-il pas au moins des prolégomènes théoriques ? On finit par s’en féliciter, tant les éléments de réflexions théoriques malgré tout distillés sont un subtil mélange entre pétitions de principe et syntaxe laborieuse. On sent les hommes d’action – et après tout, ce n’est pas plus mal – mais du coup on s’interroge sur la validité des thèses proposées. Et on a pas fini.

La grande majorité de ce livre est en fait une relecture de chrétiens plus ou moins anarchistes et d’anarchistes plus ou moins chrétiens, avec même, sans trop d’explication, des auteurs ni anarchistes ni chrétiens (leur présence justifiée par le qualificatif jamais défini de « mystique à l’état sauvage », comme pour Arthur Rimbaud). Commençons par dire qu’effectivement, à eux deux, ça en fait des livres de lus ! Leur culture livresque est impressionnante. Malheureusement, la qualité de la lecture (ou en tout cas du rendu de la lecture) n’est pas au rendez-vous. Ils préviennent dans l’introduction :

Nous n’avons reculé devant rien pour bâtir notre propos : nous avons usé de tous les moyens, même légaux, comme l’annexion, la reprise, le mélange, l’inspiration, l’effusion ou le détournement, pour parvenir à nos fins, en essayant, autant que possible, de rendre à chacun son dû1.

C’est sans doute là où le bât blesse : si « rendre à chacun son dû » est faire part de l’origine de leurs idées, si on met de côté le fait que sauf à de très rares occasions, les pages ne sont pas citées, la mission est remplie ; si c’est rendre la pensée originale de l’auteur cité d’une façon honnête, c’est râpé. Les auteurs sont traités rapidement, en essayant dans la plupart des cas de les tirer soit vers le christianisme, soit vers l’anarchisme, soit vers les deux. Mounier, avec sa pensée exceptionnelle, est par exemple cité uniquement par un texte de jeunesse, Communisme, anarchisme et personnalisme2, critiqué plus tard par Mounier lui-même. Plutôt que de réfléchir sur ce changement et parler de la pensée personnaliste d’après-guerre, pour ensuite, pourquoi pas, faire une critique mesurée et pesée, voilà Mounier taxé de traitrise face à lui-même ! Autre exemple : l’œuvre d’Ellul n’est reprise que par le livre de Porquet3, qui, selon l’aveu même des auteurs, traite trop l’aspect sociologique de son œuvre, alors qu’une analyse fine des deux parts de sa pensée existe4, qu’un simple voyage sur sa page Wikipédia leur aurait révélé. Peut-être l’origine universitaire et protestante de ce livre leur répugne : c’est vrai que la classe des journalistes est reconnue pour le sérieux de leur travail…

Un chapitre me semble à sauver cependant : celui sur Gandhi. Partie intéressante, bien rédigée, et qui semble rendre justice à l’Homme et aux possibles conséquences politiques de sa vie.

2. Un livre catholicocentré

Deuxième écueil : ce livre est rédigé par et pour des catholiques-romains. En soi, ce n’est pas un problème : ils sont catholiques, pourquoi ne pourraient-ils penser l’anarchisme catholique ? Mais ça pose tout de même quelques problèmes, surtout de la manière dont la chose est faite. Primo, quand on n’est pas soi-même catholique, les arguments sur le péri-anarchisme de DÉCLARATION PAPALE X ne sont pas très intéressants (bon, en plus, il se trouve que ce n’est absolument pas pertinent, mais ça aurait pu l’être).

3. Un hommage à la Réaction

Étrange, n’est-ce pas, dans un livre anarchiste ! Je sais, pour être moi même chrétien de gauche, qu’on se retrouve en décalage et avec nos frères chrétiens et avec nos camarades politiques (cf. à ce sujet ma réflexion sur l’élection présidentielle). Mais de là à concilier anarchisme et réaction… Vous me direz, les courants rouges-bruns ou noirs-bruns (fasciste et communiste, fasciste et anarchiste) ont toujours existé (cf. le Lys noir, journal de l’anarcho-royalisme maurassien anarchiste). C’est vrai. Mais, en règle générale, ce genre de pensées politiques sont toujours plus faschos que cocos.

4. Mais aussi…

En plus de tout cela, ce livre est plutôt mal édité (si bien qu’il est parfois difficile de comprendre ce qui est citation et ce qui ne l’est pas), plutôt mal rédigé (mais, en fait, assez inégal, le moins bon côtoie le plutôt bon), les références bibliographiques sont extrêmement mal renseignées (pour un florilège, comme ce livre voudrait l’être, le crime est grave !), …

Conclusion

Vous l’aurez compris, sauf si vous êtes un catholique anarchiste réactionnaire fantasmant le Moyen Âge comme au XIXe siècle, je ne vous conseille ni de lire ni d’acheter ce livre.

Dommage, vraiment dommage, car une somme sérieuse sur le sujet comblerait un manque dans la littérature francophone. Par sérieuse, je n’entends ni forcément universitaire (mot sonnant d’ailleurs comme une insulte sous la plume de nos auteurs) ni forcément neutre. Mais qui a les qualités qui font furieusement défaut à ce livre : réflexion théorique, sens de la tension et de la nuance, œcuménisme. En gros, un Anarchie et christianisme5 avec un côté historique en plus !

L’idée – ou la réflexion sur l’idée – d’un anarchisme chrétien est vraiment intéressante. Mais elle est intéressante justement par ce qu’elle est un oxymore : nier cette tension, c’est détruire la racine de tout ce qu’elle peut apporter d’intéressante. Cette tension est un doigt tendu montrant une Vérité qui dépasse le cadre restreint de la compréhension humaine, pour laquelle anarchie et christianisme s’opposent. Il ne suffit pas de proclamer impossible ici-bas l’ordre sans le pouvoir mais la nécessité de le rechercher, il faut accepter la subversion par le (et non pas du) christianisme sur l’ensemble des dogmes politiques, et dire « l’anarchisme (ou le socialisme) est non seulement impossible, mais en plus théoriquement bancal ; il est nécessaire de se battre pour ». La différence nous semble porteuse de sens. Comme dit le proverbe : « Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt ». Vouloir nier la tension, c’est s’attarder sur le doigt.


N.B. : Je précise ne pas avoir lu le chapitre 5 sur l’art-anarchie (LOL). Je suis désolé, mais je n’arrive pas à m’intéresser à l’art pictural. Si ça se trouve ce chapitre sauve tout, mais ça me semble tout de même peu probable.


  1. GAVER (VAN) Falk et GUILLEBON (DE) Jacques, L’Anarchisme chrétien, Paris, L’Œuvre éditions, 2012, p. 10 (désormais cité L’Anarchisme chrétien, p. 10).
  2. MOUNIER Emmanuel, Communisme, anarchie et personnalisme, Paris, Éditions du Seuil, 1966 (1937), 191 p., (« Politique », 3). Disponible en texte intégral ici : http://classiques.uqac.ca/classiques/Mounier_Emmanuel/communisme_anarchie_personnalisme/communisme_anarchie.html
  3. PORQUET Jean-Luc, Jacques Ellul. L’homme qui avait presque tout prévu, Paris, Le Cherche Midi, 2003, 290 p. Il est diplômé de l’Institut catholique d’arts et métiers. Peut-être une autre source de la préférence de ce livre par rapport à celui de F. Rognon ?
  4. ROGNON Frédéric, Jacques Ellul, une pensée en dialogue, Genève, Labor et Fides, 2007, 392 p., (« Le champs éthique », 48).
  5. ELLUL Jacques, Anarchie et christianisme, Paris, La Table ronde, 1998, 158 p., (« La Petite vermillon », 96).

2 réponses à “L’Anarchisme chrétien : commentaire

  1. Il est clair que cet ouvrage n’est pas terrible.

    Mais pour mieux comprendre l’anarchisme chrétien, je vous recommande le livre de Jacques Ellul « Anarchie et Christianisme » où alors il y a un site qui traite aussi bien le sujet : anawim.jimdo.com

    Cordialement,

    • Je l’ai lu le Ellul, et j’ai peut être été particulièrement sévère avec L’Anarchisme chrétien parce qu’il ne tient pas du tout la comparaison ^^.

      Merci pour le lien, je regarderai plus en détail bientôt.

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