Espéranto

Saluton karaj gelegantoj! Mi reestas ĉi tie!
Bonjour chers lecteurs ! Je suis de retour !

Depuis 6 mois (a peu près) maintenant, j’apprends l’espéranto. J’en avais vaguement entendu parler depuis longtemps, et je participais avec délectation (enfin, disons que je suivais, je ne faisais pas vraiment entendre ma voix) au ranto-bashing d’Asp Explorer et des compagnons de la Tétÿne. Ces débats m’amusaient, et les trésors de mauvaise foi déployés de chaque côté aussi. Pourquoi alors avoir fait ça ?

L’espéranto est une langue née au XIXe siècle d’un ophtalmologue polono-lituanien juif de l’Empire russe, Ludwik Lejzer (francisé Louis Lazare) Zamenhof. Le but était alors de créer une langue neutre, capable d’être un véritable pont entre les Hommes. Le postulat de base est que la barrière linguistique est la première barrière à l’intercompréhension humaine, et donc à la paix. Personne n’a jamais dit – et Zamenhof non plus – qu’une langue commune conduirait ipso facto à la paix mondiale. Simplement, elle en serait le premier pas. Cette langue pont doit avoir, pour Zamenhof, plusieurs caractéristiques :

  • Neutralité : elle ne doit favoriser aucune ethnie, n’être l’instrument d’aucun État ou politique ;
  • Facilité : elle doit être régulière et être apprise rapidement, même (et surtout) par les couches populaires, souvent peu éduquées ;
  • Puissance : elle doit être capable d’exprimer facilement l’intégralité de la pensée humaine, ou en tout cas le faire aussi bien qu’une langue « naturelle ».

L’espéranto réunit peu ou prou ces caractéristiques. Elle n’est cependant pas parfaite. Réussir à tenir ensemble ces trois caractéristiques est impossible : une neutralité complète exige un vocabulaire complètement inventé, ce qui limite la facilité, la facilité exige une grammaire simpliste, ce qui limite la puissance, et la puissance exige une certaine complexité grammaticale. L’espéranto s’en sort en privilégiant la puissance sur la facilité et la facilité sur la neutralité ce qui est, je crois, le bon choix. Une langue simpliste est inutile ou doit passer par une régionalisation importante, et une langue neutre difficile ne peut survivre à grande échelle. Le lojban, par exemple, a mis la neutralité (en fait la logique, mais le résultat est le même) en critère déterminant, ce qui la rend compliquée, et qui fait qu’elle ne dépassera normalement jamais 50 locuteurs. L’ido a choisi la facilité, ce qui fait qu’elle est très proche aujourd’hui du français, ce qui paradoxalement, la rend plus difficile que l’espéranto pour un locuteur d’une langue non-romane, et fait qu’elle est parlée quasiment uniquement par des européens de l’ouest (1000/2000 locuteurs selon Wikipédia).

Aujourd’hui, l’espéranto est la seule langue « construite » (nous discuterons ce terme un peu plus bas) vivante (l’ido, l’interlingua, le lojban, … ne sont pas vraiment répandus). Il est difficile de quantifier le nombre d’espérantophones, mais ce nombre tourne probablement autour du million. Sur internet, son activité la rapproche d’une langue comme le slovaque (parlée par 6 millions de personnes selon Wikipédia, soit plus que l’espéranto). Pour ma génération, ce fait est important : il y a toujours de nouveaux sites en espéranto a découvrir, parfois très moche mais souvent très intéressants. L’espéranto est aussi présent sur les réseaux sociaux, Facebook (je ne sais pas trop où, n’y étant moi-même pas inscrit), Twitter (via le hashtag #esperanto par exemple) et Google+ en premiers lieux. Un mois, généralement novembre, est même consacré à l’espéranto sur les réseaux sociaux : Esperanto-Monato (EoMo, eomo.info). Mais l’espéranto est aussi une communauté IRL, avec, en moyenne, une rencontre espérantiste par jour de par le monde. À Strasbourg, ma ville, par exemple, auront lieu du 13 au 17 mars une rencontre œcuménique en espéranto autour de la Bible traduite et d’un livre de chants Adoru!, les Bibliaj Tagoj (les « journées bibliques »), à laquelle je participerai. Vu le nombre d’espérantophones, on trouve nécessairement des gens intéressants.

L’espéranto est souvent qualifié de langue « construite ». Ce n’est pas tout à fait faux, mais ce n’est pas non plus tout à fait vrai. Certes, on peut donner avec précision l’acte de naissance de l’espéranto : la sortie en 1887 de Langue internationale, le premier manuel d’espéranto. C’est le moment exact où l’espéranto cesse d’être une langue imaginaire et devient langue vivante. Les « Serments de Strasbourg » de 842 ont un peu le même rôle dans l’histoire de la langue française, sauf que le français existait comme langue vivante parlée avant. Mais si l’espéranto est une langue construite, ce n’est pas une langue artificielle. Depuis 1887, l’espéranto évolue, s’adapte et change, porté par la communauté espérantophone. Par exemple, le suffixe indiquant le pays était originellement -ujo (Francujo, France), mais devient avec le temps -io (Francio). De même, la lettre « ĥ » disparait peu à peu, pour ne plus noter finalement que les χ (khi) grecs. Ainsi le mot « Chine », originellement traduit « Ĥinujo » se dit aujourd’hui « Ĉinio ».

On dit aussi de l’espéranto qu’il a échoué. Tout dépend de ce que l’on attend de lui. Pour moi, l’espéranto est surtout un moyen de m’amuser, de rencontrer ou de discuter avec des gens du monde entier sans qu’entre nous se dresse la barrière de la langue. L’anglais n’est maîtrisé que par les anglophones natifs, et encore, ceux-là moi je ne peux pas les comprendre à cause de leur accent. Pour ce que je veux en faire, l’espéranto fonctionne. Pour d’autres, c’est un moyen de voyager en rencontrant les populations : pour ça, l’espéranto fonctionne. Pour d’autres, c’est une curiosité linguistique. Chaque espérantophone y trouve son compte, pour chaque espérantophone, l’espéranto fonctionne. C’est sûr, l’espéranto n’est pas la LV2 de l’humanité. Peut-être, et même probablement, ne le sera-t-il jamais. Ça ne dérange pas la majorité des espérantophones.

Pour moi chrétien, cette problématique résonne encore autrement. J’ai l’habitude de me battre pour les causes perdues (même sans musique tropicale), convaincu, par exemple, que l’Homme exploitera toujours l’Homme, mais qu’il est de mon devoir de lutter contre. La fin de l’exploitation sera pour les temps derniers… Que l’espéranto « échoue » ne me dérange donc pas du tout. Il me renvoie aussi à deux passages bibliques qui légitiment mon choix de l’apprendre et de l’utiliser. Je veux parler bien sûr du mythe de Babel (Genèse 11) et de la Pentecôte (Actes 2). Mais je parlerai dans un autre post des implications et explications théologiques de l’espéranto.

Pour l’heure, je me contenterai de dire qu’il existe une communauté espérantiste chrétienne organisée, et même plusieurs. Je suis par exemple membre de la Kristana Esperantista Ligo Internacia (KELI), la Ligue chrétienne espérantiste internationale, qui réunit les espérantistes protestants (http://keli.chez.com). Mais il existe aussi une organisation catholique, Internacia Katolika Unuiĝo Esperantista (IKUE, Union internationale des espérantistes catholiques), qui a une section française très active. Mais aussi une organisation œcuménique, une organisation de scientifiques biblistes et orientalistes, une organisation orthodoxe, … KELI et IKUE collaborent souvent. Il y a aussi des événements œcuméniques comme les Bibliaj Tagoj dont j’ai déjà parlé qui ne sont pas directement liés à ces organisation, des cultes et des messes en espéranto un peu partout, … L’espéranto est bien vivant.

Pour terminer, quelques liens :

  • lernu.net, le site multilingue sur lequel j’ai appris l’espéranto,
  • espéranto-France, l’association espérantiste française
  • SAT-Amikaro, organisation francophone des travailleurs espérantistes

8 réponses à “Espéranto

  1. Loin de moi l’idée de critiquer l’usage de l’espéranto qui est un passe-temps comme un autre, mais je voudrais réagir sur quelques points qui me paraissent mériter rectification :

    Tout d’abord, aucune langue n’est « facile » ou « difficile » dans l’absolu. Une fois la régularité grammaticale atteinte (Et encore cette notion intuitive peut-elle être durement critiquée), il n’y a pas de grammaire plus difficile qu’une autre, juste des grammaires qui nous paraissent plus exotiques, critère éminemment relatif (le français est le summum de la bizarrerie, vu depuis certains endroits de la planète).

    Ensuite, la notion de « neutralité » encore une fois, est éminemment subjective. Typologiquement, l’espéranto est largement dérivé d’un substrat européen, que ce soit pour la grammaire (au sens large) et le vocabulaire. Du reste, on voit assez mal l’intérêt de cette neutralité de toute façon, tant il est vrai que ce n’est pas parce que des vieux birbes se réunissent en académie qu’on est obligé de suivre leurs recommandations.

    Enfin, qualifier l’espéranto de « langue vivante » est un peu abusif. Si, à la limite, en adoptant la définition de langue comme un système de signes doublement articulés, on peut lui accorder d’être une langue, le fait qu’il n’y ait quasiment pas de locuteurs natifs, que j’ai des doutes quant à leur emploi de cette langue hors du cercle familial, et que de toute manière ils ne forment pas une communauté linguistique, je pense qu’on ne peut pas dire que l’espéranto est vivant de la même façon que les langues naturelles.

    Pour le reste, je n’ai rien à redire à un emploi récréatif de l’espéranto, même si à mon avis l’apprentissage de la linguistique est plus intéressant, mais je prêche ici pour ma paroisse.

    Typhon

    • Pour moi, mais je ne suis pas linguiste, donc corrige moi si je me trompe, une langue est d’autant plus facile que les règles qui la conduisent sont peu nombreuses et faciles à comprendre tout en permettant une phraséologie univoque. C’est plutôt le cas en espéranto. L’usage de l’accusatif (noté en -n) est par exemple décrié, et c’est vrai que grammaticalement, c’est parfois lourd. Mais ça permet, une fois les règles intégrées, d’être, si on le désire, parfaitement univoque. L’ido en supprimant l’accusatif a perdu ça, les règles sont plus simples mais la construction de la phrase devient très rigide, donc plus complexe, surtout, comme tu le dis, dans une autre aire linguistique, peu habituée au SVO. Le système agglutinant de l’espéranto rend en plus l’apprentissage du vocabulaire assez aisé, puisqu’en apprenant 3 racines, j’apprends 9 mots (théoriquement, dans la pratique c’est pas aussi simple, mais ça marche globalement).

      Je ne pourrai pas te contredire là-dessus : le vocabulaire est très européen. C’est dommage, car c’est le principal problème pour les espérantistes non-européens, même si la domination de l’anglais transmet déjà une partie du vocabulaire. Grâce à l’anglais, l’espéranto est plus facile à apprendre en Asie. Pour la grammaire, c’est moins évident, étant donné son caractère très agglutinant. En fait, la grammaire espéranto est un hapax, un mélange entre le langues agglutinantes et déclinantes. C’est vraiment là l’idée-force de l’espéranto, et c’est ça que moi j’aime bien manier dans cette langue.

      Enfin, je ne sais pas quelles définitions scientifiques on donne à « langue vivante », pour moi, dans le sens où je l’ai employé, c’est une langue parlée par un certain nombre de locuteurs et qui, de par ce fait, évolue. C’est cette notion d’évolution que je trouve centrale, et c’est le cas en espéranto. Après, c’est sûr qu’elle n’a pas la même façon d’évoluer (de vivre) que les langues naturelles, mais elle le fait, comme je l’ai illustré dans l’article avec -ujo > -io.

      • C’est déjà faire preuve de parti pris que de penser qu’une langue se doit de n’être jamais ambiguë.
        À la vérité, ce n’est pas un si grand inconvénient que ça, dans la mesure où ça peut servir la concision.
        Il y a toujours un moyen de préciser sa pensée le cas échéant, et le reste du temps, les constructions plus ambiguës sont aussi plus concises.
        J’ajoute que dans une vraie langue naturelle, l’ordre des mots n’est jamais véritablement libre. Ce n’est pas parce que deux phrases qui contiennent exactement les mêmes mots dans des ordres différents sont grammaticales qu’elles veulent dire la même chose, même s’il y a un marquage casuel.

        « En fait, la grammaire espéranto est un hapax, un mélange entre le langues agglutinantes et déclinantes. »

        Non, elle est assez banale, typologiquement parlant. Ce qui est plutôt une bonne chose, du reste.
        Mais une langue européenne qui est un peu plus du côté agglutinant que la moyenne reste une langue européenne.

        Typhon

      • Bien entendu qu’il s’agit d’un parti pris. C’est normal, non, puisque c’est une création ? Et je n’ai pas dit qu’elle ne devait jamais être ambiguë, juste qu’elle devait pouvoir facilement ne pas l’être, tout simplement parce que du coup, c’est plus facile à apprendre et à utiliser. L’ordre des mots en espéranto est à la base SVO, malgré le marquage casuel, mais il évolue pour devenir complètement libre. Aujourd’hui, s’il y a une emphase de l’objet dans le OVS chez certains auteurs, ça s’estompe rapidement, ce qui le rend de moins en moins européenne.

        Je n’ai pas assez de culture linguistique pour discuter la banalité ou non de la grammaire espéranto. Simplement, j’ai été assez surpris de retrouver en espéranto ce que j’avais appris en hébreu, qui créé ses mots à partir de racines trilitères. On enlève le trilitère et on a le « vortfarado », la création des mots en espéranto. Ce n’est pas un à-côté en espéranto, c’est vraiment central. Et c’est pas du tout indo-européen.

      • En espéranto, il n’y a que la fin et le début qui change. Morphologiquement, c’est très européen, je vois pas bien le rapport avec le système sémitique, où ce sont les voyelles de l’ensemble du mot qui sont affectées.

      • Pas seulement, il y a des transformations vocaliques et consonantiques (ajout de consonne à la fin ou au début, redoublement, …). Mais c’est le procédé qui compte : à partir d’une racine sans sens réel, on forme des verbes, des adjectifs et des noms. Par exemple, קטן (QTN) forme קָטֹן (QâToN), être petit, קָטָן (QâTâN), petit (adj.), קֹטֶן (QoTèN), le petit doigt, … En espéranto, c’est pareil, mais en régulier, à partir de la racine sans sens réel manĝ– on forme le verbe manĝi manger, manĝo le repas, …

        En hébreu on ajoute des lettres pour changer le sens. Par exemple, en redoublant la consonne centrale on intensifie le sens : קָטַל (QâTaL) il tue, קִטֵּל (QiTTeL), il massacre. Le redoublement porte le sens de « très fort ». En espéranto, on colle un mot : buĉi = abattre, amaso = multitude, amasbuĉi = abattre une multitude = massacrer. C’est un peu différent, mais moi quand je l’ai appris ça me l’a rappelé. Autre exemple, en hébreu on passe au passif par l’ajout de consonne ou de voyelles, en espéranto on passe au passif ou à l’actif selon le mot par l’utilisation d’un suffixe. Exemple : קָטַל (QâTaL) = il tue ; נִקְטַל (NiQTaL) = il est tué. En espéranto, murdi, tuer ; murdiĝi, être tué. Ce n’est pas identique, mais c’est similaire.

  2. Il existe des enfants qui parlent cette langue comme langue maternelle et cela en dehors du cercle familial :
    http://verdajskoltoj.wordpress.com/
    C’est 12 enfant entre 11 et 17 ans. Ils viennent de Flandre, de Bruxelles, de Wallonie, d’Allemagne, du Luxembourg et des Pays-Bas. L’espéranto est leur seule langue commune.
    Oui, je dois actualiser le site. Mais je tient à attirer votre attention sur le programme
    http://verdajskoltoj.wordpress.com/bonvenon/

    Bien à vous,

  3. Pingback: Nestle-Aland 28 : ce qui change | Le livret d'Emmanuel

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