Noël chez Matthieu et Luc

Ça n’aura échappé à personne : c’est bientôt Noël. Cette fête chrétienne aux origines païennes (que ce soit latines avec le culte du Sol Invictus, ou celtes avec Yule, …) associées au Solstice d’Hiver, et qui tend à redevenir non-chrétienne (Père Noël, marchandisation, …) est fondée principalement sur deux textes scripturaires : Matthieu 1, 18-25 et Luc 1, 26-37 . 2, 1-20.

Remarquons tout de suite une chose et précisons juste derrière une autre avant de passer aux textes eux-mêmes. Marc et Jean ne parlent pas de la naissance du Sauveur. Marc commence avec le baptême du Christ et si Jean commence avec le Fils pré-existant, il passe tout de suite à Jean le Baptiseur (i.e. Jean-Baptiste), sans parler de la façon dont le Fils pré-existant s’incarne. Pour expliquer cette différence, il faut se rappeler les circonstances historiques de la rédaction des évangiles. Tous ont été rédigés après la Résurrection, à la lumière de cet événement fondateur et afin d’en rendre compte. Là est le centre, là est l’important. Marc, le premier rédacteur (et non pas Matthieu, même s’il est placé avant dans le canon), apprends de cet événement que Jésus est Fils de Dieu. Il se demande depuis quand, et, puisque son ministère commence avec son baptême par Jean le Baptiseur, fait commencer là son évangile. Qu’il l’ait été avant ne l’intéresse pas. Matthieu et Luc, les seconds, lisent Marc et en déduisent que, s’il a été Fils, il l’a été dès sa naissance. D’où l’incorporation de traditions présentant sa naissance virginale : le Fils de Dieu n’a que Dieu comme Père. Jean, le dernier, lit Matthieu et Luc et en déduit que si Jésus est Fils dès sa naissance, il doit l’être de toute éternité. D’où son prologue. Passons à la précision : de cette différence, certains en déduisent que la naissance virginale du Sauveur est étiologique, c’est-à-dire qu’elle cherche à expliquer après coup le fait extraordinaire de la Résurrection, et donc qu’elle n’est pas historique. Je pense que son caractère étiologique ne fait aucun doute à qui accepte l’exégèse historico-critique. Par contre, je crois fermement que ce caractère étiologique (d’une certaine manière, mythique) ne suffit pas pour argumenter la non-historicité de la naissance virginale du Sauveur : les traditions incorporées par Matthieu et Luc peuvent très bien être authentiques. Il faudra trancher sur d’autres arguments, ce que nous n’allons pas faire ici : le dernier ressort sur ces questions reste de toute façon la Foi. Laissons le Sauveur lui-même aux temps derniers répondre à la question, si elle nous intéresse encore à ce moment là.

Passons à présent aux textes. Matthieu nous rapporte que :

(18) Voici comment arriva la naissance de Jésus-Christ. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph ; avant leur union, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit saint. (19) Joseph, son mari, qui était juste et qui ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la répudier en secret. (20) Comme il y pensait, l’ange du Seigneur lui apparut en rêve et dit : Joseph, fils de David, n’aie pas peur de prendre chez toi Marie, ta femme, car l’enfant qu’elle a conçu vient de l’Esprit saint ; (21) elle mettra au monde un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. (22) Tout cela arriva afin que s’accomplisse ce que le Seigneur avait dit par l’entremise du prophète :
(23) La vierge sera enceinte ;
elle mettra au monde un fils
et on l’appellera du nom d’Emmanuel [citation selon la Septante d’Esaïe 7, 14. L’hébreu – plus encore que le grec – ne sous-entend pas forcément l’idée de virginité, mais parle simplement de « jeune fille »],
ce qui se traduit : Dieu avec nous. (24) A son réveil, Joseph fit ce que l’ange du Seigneur lui avait ordonné, et il prit sa femme chez lui. (25) Mais il n’eut pas de relations avec elle jusqu’à ce qu’elle eût mis au monde un fils, qu’il appela du nom de Jésus.
– Nouvelle Bible Segond

Et Luc que :

1 (26) Au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée du nom de Nazareth, (27) chez une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; le nom de la vierge était Marie. (28) Il entra chez elle et dit : Réjouis-toi, toi qui es comblée par la grâce ; le Seigneur est avec toi. (29) Très troublée par cette parole, elle se demandait ce que pouvait bien signifier une telle salutation. (30) L’ange lui dit : N’aie pas peur, Marie ; car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. (31) Tu vas être enceinte ; tu mettras au monde un fils et tu l’appelleras du nom de Jésus. (32) Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père. (33) Il régnera pour toujours sur la maison de Jacob ; son règne n’aura pas de fin.

(34) Marie dit à l’ange : Comment cela se produira-t-il, puisque je n’ai pas de relations avec un homme ? (35) L’ange lui répondit : L’Esprit saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. C’est pourquoi l’enfant qui naîtra sera saint ; il sera appelé Fils de Dieu. (36) Elisabeth, ta parente, a elle aussi conçu un fils, dans sa vieillesse : celle qu’on appelait femme stérile est dans son sixième mois. (37) Car rien n’est impossible de la part de Dieu. 38Marie dit : Je suis l’esclave du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole. Et l’ange s’éloigna d’elle.

[…]

2 (1) En ces jours-là parut un décret de César Auguste, en vue du recensement de toute la terre habitée. (2) Ce premier recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. (3) Tous allaient se faire recenser, chacun dans sa propre ville. (4) Joseph aussi monta de Galilée, de la ville de Nazareth, pour se rendre en Judée, dans la ville de David appelée Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David, (5) afin de se faire inscrire avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte.

(6) Pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait accoucher arriva, (7) et elle mit au monde son fils premier-né. Elle l’emmaillota et l’installa dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle.

(8) Il y avait, dans cette même région, des bergers qui passaient dans les champs les veilles de la nuit pour garder leurs troupeaux. (9) L’ange du Seigneur survint devant eux, et la gloire du Seigneur se mit à briller tout autour d’eux. Ils furent saisis d’une grande crainte. (10) Mais l’ange leur dit : N’ayez pas peur, car je vous annonce la bonne nouvelle d’une grande joie qui sera pour tout le peuple : (11) aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. (12) Et ceci sera pour vous un signe : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. (13) Et soudain il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, qui louait Dieu et disait :
(14) Gloire à Dieu
dans les lieux très hauts,
et, sur la terre,
paix parmi les humains
à qui il exprime sa bienveillance !

(15) Lorsque les anges se furent éloignés d’eux vers le ciel, les bergers se dirent les uns aux autres : Allons donc jusqu’à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. (16) Ils s’y rendirent en hâte et trouvèrent Marie, Joseph, et le nouveau-né couché dans la mangeoire. (17) Après l’avoir vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant. (18) Tous ceux qui les entendirent s’étonnèrent de ce que disaient les bergers. (19) Marie retenait toutes ces choses et y réfléchissait. (20) Quant aux bergers, ils s’en retournèrent en glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, conformément à ce qui leur avait été dit.
– Nouvelle Bible Segond modifiée

La première chose remarquée est que Matthieu est plus laconique que Luc : il se contente de poser la naissance virginale de Jésus et la volonté de répudiation secrète de Marie par Joseph. On dit donc que cette histoire de répudiation est du Matthieu propre, puisqu’elle ne vient pas d’une source utilisée par un autre évangéliste. Son importance pour Matthieu devait donc être grande : que voulait-il dire par là ? Il veut appuyer sur la justice de Joseph : Jésus, même s’il n’est pas né de son sperme, a été éduqué dans une famille ou le pater familias est un Homme juste. Il veut la répudier secrètement, pour ne pas la déshonorer publiquement. Et Matthieu, qui aime citer l’Ancien Testament, en profite pour caser sa petite citation. Matthieu finit par préciser que Joseph et Marie n’eurent pas de relations jusqu’à la naissance de l’enfant : le jusqu’à (ἕως/héôs) ne veut pas dire nécessairement qu’ils eurent des relations après : mais dans ce cas, la construction de la phrase serait étrange. En règle générale, les protestants n’ont pas de problème avec ça : la problématique est autre dans le catholicisme-romain et dans l’orthodoxie (avec l’idée d’une transmission sexuelle du péché originel tirée d’Augustin).

Luc, donc, ajoute beaucoup de choses. Pour faire une étude complète de tout ça, il faudrait prendre le texte non-coupé et il y aurais énormément de choses à dire. Chez lui, de nombreux problèmes historiques se posent, notamment celui du recensement (Quirinius est devenu légat après la mort d’Hérode). Ce n’est pas non plus ici le lieu de résoudre ces problèmes difficiles : allez voir le commentaire de Bovon sur Luc chez Labor et Fides par exemple si vous voulez aller plus loin. Contentons-nous de dire que ce texte est un véritable condensé : le recensement permet de dire que Jésus est de la lignée davidique, selon les Écritures, son installation dans une mangeoire rappelle la pauvreté du Roi des rois, … En historien (antique), Luc prouve tout ça par des faits historiques (pour lui) ce qu’il croit. Ce texte gagne à ne pas trop être commenté : sa lecture simple, comme celle d’un enfant (Mt 19, 14), nous plonge plus profondément dans le mystère de l’incarnation.

Je termine en disant que ce soir, sur France 3, à 23H20, il y a un reportage sur le Jésus de l’Histoire. Si j’arrive à rester réveillé et si ça vaut le coup (s’il est très bon ou mauvais), je publierai peut-être un article (lien).

Edit : Finalement, le reportage est assez médiocre. Pas vraiment mauvais, on se demande parfois où ils vont chercher les historiens qu’ils nous présentent, ainsi l’un d’eux, dont j’ai oublié le nom, qui par propagande anti-chrétienne n’arrête pas de se contredire (« Jésus est un moine essénien » // « il a forcément été marié »).  F. Lenoir est comme toujours un bon vulgarisateur, mais devrait éviter de produire une pensée propre, et souffre d’une imprécision assez exorbitante (comme ses livres). On sort de ce reportage sans rien savoir (chaque question se termine par un « on ne sait pas », et des réponses présentées comme sûres ne le sont pas du tout, comme l’origine essénienne de Jésus, dont c’est peu dire que la thèse est discutée), mais pour le public large a qui il s’adresse, il permet au moins de se poser les bonnes questions. Je n’ai pas regardé les critiques de livre après le reportage.

Donc, s’il est rediffusé, et que vous ne savez pas si vous voulez le regarder, voici mon conseil : si vous avez un minimum de culture religieuse, vous perdrez votre temps. Si non, vous pouvez le regarder, mais il faudra compléter par quelques lectures (en évitant Lenoir, qui souffre des mêmes lacunes que le reportage) pour réussir à dégager quelques réponses solides aux problèmes posés par le reportage : vous pouvez aussi en faire l’économie, et passer directement aux lectures.

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