M. Philonenko : Lux perpetua, un dossier (RHPR 91/2)

Publié sur l’ancien blog le 01/08/2011

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Ce petit article (12 pages bibliographie, notes complémentaires et même une image comprises, soit 9 pages de texte) est du fameux historien des religions et orientaliste Marc Philonenko, doyen honoraire et professeur émérite de la faculté de théologie protestante de Strasbourg (une liste de ses publications jusque 2010 est disponible ici et jusque 2000 dans le numéro 80/1 de la RHPR), connu notamment pour son édition (avec A. Dupont-Sommer) des Écrits intertestamentaires à la Pléiade, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, …

Il part d’une énigmatique expression qui sert de titre au dernier ouvrage (d’ailleurs posthume) de l’historien belge Franz Cumont. Sans doute à cause de son érudition peu commune, M. Philonenko ne prend ni la peine de dire qui est ce Cumont, ni de traduire les quelques citations latines qu’il fait, ce qui est un vrai problème pour l’historien ou le théologien débutant. Commençons donc, puisque ce blog se destine justement à un tel public, par expliciter cela.

Buste de Franz Cumont. Source : http://www.academiabelgica.it/

Franz-Valéry-Marie Cumont (1868 Alost – 1947 Woluwe-Saint-Pierre) est un historien des religions, archéologue et philologue belge, spécialiste du paganisme gréco-romain, dont il a renouvelé les études, particulièrement sur l’apport des religions orientales (culte de Mithra). Il a enseigné un temps à l’université de Gand. C’était d’ailleurs un Belge convaincu, « très attaché à sa patrie, à son empire – car la Belgique est un empire, [sic et lol, comme disait Sénèque] – à ses traditions, à sa dynastie » ([L. Canet, A. de Maillé], « Franz Cumont, 1868-1947 », in F. Cumont, Lux perpetua, 1949, p.VII).

L’ensemble de ses œuvres sera publié dans une collection, la Bibliotheca Cumontiana. Vous trouverez dans ce dernier lien une liste exhaustive de ses travaux. Son dernier ouvrage, nous l’avons déjà dit, se nomme justement, et malgré et les conseils de son ami Louis Canet (p.147) et l’absence de citation de cette locution dans l’œuvre elle-même (p.147), Lux perpetua (disponible en texte intégral ici). Il semble que M. Philonenko a trouvé là sujet à questionnement, et que là se trouve donc la source de l’article.

Arrivons donc au centre du sujet : qu’est-ce que la locution Lux perpetua alors ? Elle se traduit par « lumière éternelle », comme l’explique V Esdras 2,35 (cf infra) : « lux perpetua : lucebit vobis per æternitatem temporis » (p.150), soit, en français : « Lumière éternelle : elle brillerai pour vous pour l’éternité des temps » [trad. pers.]. Elle est surtout connu pour être dans le Requiem catholique-romain (la messe des défunts, missa defunctorum), dont l’introït commence par : « Requiem æternam dona ei, Domine, et lux perpetua luceat ei », soit, en français : « Donne-lui le repos éternel, Seigneur, et que la lumière éternelle luise pour lui ». Le parallélisme des membres (parallelismus membrorum, c’est-à-dire le fait que deux stiches se répondent l’une à l’autre, et qui est l’un des traits de la poésie sémitique) pourra faire penser à une origine vétérotestamentaire : ce qui n’est pas fondamentalement faux, mais pas complètement vrai.

En fait, depuis Cumont justement (même si la paternité de la découverte revient plutôt à Montague James, cf p.147), on fait remonter l’expression (lux perpetua et sa tension avec requiem æternam) à la partie uniquement latine l’apocalypse d’Esdras (que l’on nomme aussi V Esdras, l’apocalypse d’Esdras sans ces deux chapitres se nommant IV Esdras), en V Esdras 2,34-35 cité en latin à la page 146 et qui peut se traduire comme ceci : « C’est pourquoi je vous le dis, nations qui entendez et qui comprenez ; attendez votre pasteur; il vous donnera le repos éternel ; celui qui doit venir à la fin du siècle est proche. Soyez prêts à recevoir la récompense de son règne, car une lumière perpétuelle brillera pour vous dans l’éternité du temps ». Nous prenons la traduction de : Les Apocryphes éthiopiens, tome IX : L’Apocalypse d’Esdras, traduction française par René Basset, Paris, Bibliothèque de la haute science, 1899. Libre de droit et disponible en ligne sur : http://remacle.org/bloodwolf/apocryphes/esdras.htm . L’origine de l’expression est donc bien latine, mais c’est un ajout dans un livre sémitique.

M. Philonenko, bien meilleur bibliste que ne l’était Cumont (« Il [Cumont] n’avait pas beaucoup pratiqué la Bible » [L. Canet, A. de Maillé], « Franz Cumont, 1868-1947 », in F. Cumont, Lux perpetua, 1949, p.XXI) poursuit la recherche. En effet, si Canet note (Lux perpetua, 1949, note 5 p. 460) distraitement un lien avec Ésaïe 60,19-20 (p.148), il ne poursuit pas, et affaiblit même son lien en liant ensuite ésaïe avec le psaume 35,10 (en fait psaume 36, 10 : par ta lumière nous voyons la lumière, cité en latin : In lumine tuo videbimus lumen, dans ta lumière nous verrons la lumière), de lien plus distendu.

Car le lien avec Ésaïe est pourtant de première importance. Car tout semble indiquer que son origine vient de là. Elle est passée dans les intertestamentaires (I Hénoch 92,4), dans un contexte dualiste, comme d’ailleurs V Esdras, puisque la citation française que nous avons déjà faite de V Esdras 2,34-35 se poursuit par : « Fuyez l’ombre de ce monde, recevez la réjouissance de votre gloire » (p.150). Comme on peut s’y attendre, Qumrân oppose aussi les deux termes, et l’expression est très fréquent (p.151).

Mais il y a migration sémantique : « [e]n Ésaïe 60,19.20, l’expression `ôr ‘olam s’applique à la Nouvelle Jérusalem ; dans l’« Instruction sur les deux Esprits », « lumière éternelle » évoque les jours sans fin du monde céleste ; en V Esdras, lux perpetua désigne les récompenses du siècle à venir ».

Voilà de façon magistrale, quoiqu’un peu complexe, décrite par M. Philonenko l’origine et l’histoire de l’expression Lux perpetua. Nous attendons avec impatience que cette histoire des locutions de la liturgie romaine soit faite, vu l’intérêt qu’elle a pour les passionnés d’histoire de la bible et de sa réception.

Sitographie

Edit novembre 2011 : Une erreur s’est glissée dans l’article de M. Philonenko. Page 150, ligne 16, il faut trouver et lux perpetua lucebat tibi et non et luceant tibi. Cf. RHPR 91/3, p. 478.

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