Sciences humaines et théologie : à propos d’un Mardi des Bernardins

De nouveau, j’ai fait un petit break dans ma gestion de ce blog. Et oui, ma vie change, et j’ai un mal fou à m’organiser correctement. Le rythme pour le moins ralenti risque de durer un certain temps, ne vous inquiétez donc pas si je ne publie pas toutes les semaines (et c’est peu dire, le dernier post datant de juillet). Entrons maintenant dans le vif du sujet.

Ceux qui me suivent sur Twitter auront peut-être vu ce tweet :

Finalement, j’ai suivi la vox rationis, et j’ai regardé le dernier Mardi des Bernardins, dont le thème était « Sciences humaines et théologie : du conflit à la rencontre ? ».

Ce petit débat m’a inspiré quelques remarques. Premièrement, je trouve le titre particulièrement mal choisi, et pas pour la même raison que Mme Devillairs (pour qui le vrai débat devrait être philosophie et théologie et pas sciences humaines et théologie ; mais non madame, la ratio n’est pas un monopole de la philosophie, les sciences humaines en général y ont aussi leur part !). C’est le côté « progressif » qui me gêne : « du conflit à la rencontre », comme si nous sortions d’un nouveau Moyen Âge obscur et vénéneux où la théologie aurait perdu son titre de reine des sciences, statut qu’elle s’apprête à retrouver. Je ne sais s’il s’agit là de l’avis des créateurs de l’émission, mais c’est l’impression qu’il en ressortait, et il est d’ailleurs amusant de constater que les intervenant n’ont que très peu parlé de progression, et ont traité le sujet comme s’il était simplement intitulé « conflits et rencontres ».

Les rapports entre théologie et sciences humaines sont compliqués par une question qui n’a malheureusement qu’été effleurée dans le débat, je ne sais plus trop où : la théologie est-elle elle-même une science humaine ? Je ne sais pas si c’est parce que pour les intervenants le débat ne se pose pas, mais il ont plus discuté la présence ou non de la philosophie dans les sciences humaines que la théologie. Pour moi, la théologie fait partie de ces disciplines « bâtardes », qui ne sont pas tout à fait des sciences humaines, sans ne pas en être du tout. Vous me suivez ? Elle partage ce discutable privilège avec la philosophie, certes, mais aussi l’économie, et ce pour une raison bien simple : une science, pour être science, doit être expérimentale. Elle doit être d’autres choses (rationnelle, avec une méthodologie claire et partagée, …) mais ces autres points ne font pas – ou moins – débat. Dans les sciences inhumaines, le caractère expérimental est évident : en chimie, on mélange des trucs et on regarde ce qui se passe (« tiens, et si je renversais ce seau  d’acide dans cet autre seau de base au milieu du labo ? » – cinq morts). Dans les sciences molles, ce caractère l’est moins, mais il est nécessaire. Moi qui travaille en histoire et pas seulement en théologie, je sens bien la différence : j’étudie mon corpus comme une base de donnée, je l’organise, j’en sélectionne des bout que je soumet à des tests (« tiens, si le passage là n’était pas là, ce texte ne serait-il pas plus cohérent ? » – cinq morts). Le philosophe, le théologien ou l’économiste peut le faire lorsqu’il se fait historien de la philosophie, de la théologie ou de l’économie. Ces trois personnages s’appuient sur les sciences humaines pour les dépasser, et ainsi sortent de leur champ. La théologie doit donc être en permanence en conflit et en collaboration avec les sciences humaines, car là est sa méthodologie.

My two cents.

Gelota, une conlang en construction

Depuis quelques mois, tout seul derrière mon écran, je travaille à créer une langue de toute pièce pendant mon peu de temps libre. Ce hobby, répandu principalement aux États-Unis, comme tend à le montrer cette carte (je suis sur la deuxième page) s’appelle le « conlanging ». Conlang vient de l’anglais « constructed language », langue construite.

Le but n’est pas (ou n’est pas toujours, et n’est pas pour moi) de remplacer l’espéranto comme auxlang (langue auxiliaire), ni même d’être réellement parlée un jour (même si la possibilité apprentissage est pour moi importante, si elle n’est pas parlable, ce n’est pas une langue : laisser la possibilité théorique n’en fait cependant pas un but). Le but n’est pas non plus, comme le loglan/lojban de vérifier une hypothèse linguistique (ici la fameuse Sapir-Whorf) ou de tenter de créer la langue parfaite ou la plus logique, la plus facile ou quoi que ce soit d’autre. Non, le but est juste de se détendre un petit peu, et de s’amuser.

La langue que je créé s’appelle le gelota. J’ai créé un blog en plus de celui-là où je décrit la grammaire, le vocabulaire et les évolutions de la langue. Certains articles de conlanging théorique seront peut-être repris sur Le Livret. Si ça vous intéresse, allez voir :

http://gelotaconlang.wordpress.com

News

Ça y est ! Ça a été plus long que prévu, mais je viens de faire repasser le BlogCon en vert. Je vais donc pouvoir recommencer à publier ! Les choses n’ont pas été aussi lisses que prévu, mais je suis fier de vous annoncer que j’ai un master recherche en théologie protestante de l’université de Strasbourg ! Je vais donc commencer une nouvelle étape de mon parcours universitaire en débutant une thèse, pour laquelle j’ai obtenu un contrat doctoral (avec mission en plus).

Très vite un premier article consacré à l’ainsi nommée « théorie du genre ».

Sur un autre sujet, je compte m’ouvrir un compte Flattr. Je réfléchis encore, mais l’idée me séduit. Avez-vous de retours à me proposer ?

En passant : #5mai

J’ai mis en place un BlogCon pour que vous puissiez savoir si j’ai une bonne raison de pas poster. Si ce n’est pas en vert, c’est aussi visible en bonne place dans le menu à droite. En ce moment, c’est orange, donc, pas de post long et intéressant (et ce, pendant encore un mois), même si les sujets me démangent par dizaines.

Donc, juste une petite photo repompée chez Naz Oke pour vous appeler à manifester le 5 mai (j’y serai). Alors, pour vous inviter à y aller, plutôt qu’un long argumentaire que vous lirez pas (mais si vous le voulez quand même, vous pouvez cliquer sur la photo), deux chats. It’s caturday, after all!

À tantôt !

Nestle-Aland 28 : ce qui change

Peut-être ne l’avez-vous pas remarqué (il faut dire qu’en dehors des cercles de la critique textuelle, l’info est passée inaperçue), mais l’édition de référence du texte grec du Nouveau testament, le Novum testamentum græce dit « Nestle-Aland » (du nom de deux grands contributeurs) vient de connaître une nouvelle édition, la 28e. Le Novum testamentum græce est abrégé NA suivi du numéro de l’édition. On passe donc du NA 27, qui trône fièrement sur ma bibliothèque depuis le début de mes études de théologie pour le NA 28, que je n’ai pas (encore) acheté. Je ne suis pas bibliste non plus, ça attendra.

Qu’est-ce que la critique textuelle ?
Petite explication pour les non-spécialistes, que les spécialistes peuvent passer

Pour ceux qui ne se seraient jamais posé la question, si la langue originale de l’Ancien testament est l’hébreu et, dans une moindre mesure, l’araméen (Daniel…) et le grec (les apocryphes ou « deutérocanoniques » chez les catholiques), la langue dans laquelle ont été rédigés l’intégralité des livres du Nouveau testament(1) est le grec. Ce grec, appelé koinè (κοινή) était l’anglais de l’époque, c’est-à-dire la langue qu’on utilisait quand on voulait se faire comprendre par les classes supérieures de tout l’Empire romain, et à peu près toutes les classes sociales à l’est de l’Empire. Anglais pour l’ouest, espéranto pour l’est.

On n’a jamais retrouvé une lettre de Paul écrite de la main de Paul, ou l’évangile de Marc de la main de Marc (ou celle écrite sous leur dictée par l’un de leur secrétaire, plus probablement(2)). Nous avons différents textes, pas toujours concordants, qui datent parfois de plusieurs siècles après qu’ils aient été rédigés pour la première fois. C’est comme pour le téléphone arabe : si vous copiez une copie de copie de copie de copie, avant l’invention du copier-coller et même de la ponctuation, des lettres minuscules ou des espaces entre les mots (hé oui !), il est peu probable que vous ayez mot à mot le même texte. Alors une copie de copie de copie de copie de copie de copie de copie … Le but du Nestle-Aland est de tenter de faire le tri entre les différentes « versions » du texte biblique pour essayer de retrouver l’original. Il y a plusieurs « trucs » que je ne vais pas détailler ici, utilisés aussi pour retrouver les originaux des œuvres profanes. Le résultat reste bien sûr théorique, c’est pour ça que les éditions scientifiques donnent le résultat de leurs analyses mais aussi les textes non-concordants, avec la liste des manuscrits (les « témoins ») concordants et non-concordants, pour que l’exégète ou le lecteur savant puisse faire lui même le tri. Bien sûr, la très grande majorité des différences (les « lieux variants ») ne portent pas vraiment de différence de sens, ce sont des conjonctions de coordination qui disparaissent, des « Jésus Christ » qui remplacent de « Christ Jésus », … Mais parfois, les deux versions se contredisent vraiment.

Quid de la Bible hébraïque(3) alors ? Le problème se pose différemment. L’édition de référence reste la Biblia hebraica Stuttgartensia (BHS), qui est en train de connaître une nouvelle édition (mais les livres sont publiés séparément et petit à petit, la Bible hébraïque est beaucoup plus imposante que le Nouveau testament), la Biblia hebraica quinta (BHQ). La différence principale avec le NA tient à ce qu’elle ne fait pas de choix entre les lieux variants sur la base d’une critique textuelle, mais qu’elle reproduit l’intégralité d’un seul, le codex leningradensis. On parle d’édition diplomatique, alors que le NA est une édition dite éclectique. La différence entre la BHS et la BHQ ne sera donc pas dans le texte, puisque le codex leningradensis n’a pas changé, mais dans l’apparat critique, qui nécessite il est vrai une bonne mise à jour, notamment sur les découvertes qumraniennes. Une édition éclectique est aussi en cours de publication, la Oxford Hebrew Bible, mais le travail est titanesque. Il est à noter qu’un autre projet d’édition diplomatique (Hebrew University Bible) existe, mais sur un autre manuscrit que le leningradensis : le codex d’Alep. Mais le projet, qui existe depuis 1956, est plus ou moins au point mort.

Les critères de la recherche avancent, tout comme notre connaissance des textes antiques. Nous retrouvons aussi encore des papyri ou des textes que nous ne connaissions pas, et qui peuvent donc faire changer telle ou telle phrase, voir tel ou tel mot. De plus, l’apparat critique doit régulièrement être renouvelé, même si le texte n’est pas touché : nouvelles techniques qui le rendent plus lisible, manuscrits qui changent de popularité, … Régulièrement, le Nestle-Aland est donc révisé. Les révisions mineures font des sous-versions, les grandes révisions font de nouvelles versions, un peu comme pour un programme informatique. Et c’est ce qui vient de ce passer.

Il n’y a pas, pour la très grande majorité du texte, de « révolution » dans cette nouvelle édition. Le but est surtout de la rendre la plus pratique possible à utiliser. Pour cela, l’apparat critique (tous les petits signes qui permettent d’identifier les versions différentes) est amélioré (en tout cas transformé, on verra à l’usage si c’est vraiment plus simple), il est écrit plus gros, les signes qui séparent les lieux-variants sont en gras, … Mais il y a aussi des changements de méthode, un peu compliqués à expliquer ici, mais qui me semblent pour la plupart très bon (ainsi, les témoins toujours cités sont beaucoup plus clairement établis, et sont systématiquement cités même quand ils s’accordent avec le texte : dans le NA 27, les témoins toujours cités n’étaient pas toujours cités), et même si d’autres sont plus discutables (les conjectures ne sont plus citées, alors qu’elles étaient très pratiques pour le débutant), aucun n’est, à notre sens, mauvais. Contrairement à la BHQ, le latin reste présent dans l’apparat critique, ce qui est une très bonne chose, et reste plus international que si elles avaient été en anglais (c’est vraiment un mauvais choix de la part des éditeurs de la BHQ). Les expressions latines sont toutes explicitées dans l’introduction. J’ai scanné deux pages, à peu près la même, pour comparer (cliquez dessus pour les avoir en taille réelle) :

Toujours pour la praticité, le texte sera accompagné d’une version informatique. Ouf ! Plus besoin de pirater payer Bible Works, qui coute très très cher (359$ aux dernières nouvelles), en tout cas quand on ne se destine pas à être bibliste, juste pour faire des copier-coller dans ses exégèses ou mettre en forme son texte pour ses prédications. D’après l’introduction de l’édition papier, l’interactivité de cet outil sera haute, et c’est bien. Il n’y a plus qu’à espérer que les possesseurs de l’édition papier auront droit à une version informatique gratuite. Le texte seul (sans l’apparat critique) est d’ores et déjà en ligne : http://www.nestle-aland.com/en/read-na28-online/, ce qui est déjà pratique.

Le seul grand changement textuel entre le NA 27 et le NA 28 se trouve dans les épîtres « catholiques »(4). Une Editio critica maior du Nouveau testament est en effet en cours de rédaction, et seules les épîtres catholiques sont prêtes. Le NA 28 suit le texte de l’Editio critica maior, tout en étant plus maniable que cette dernière, qui ne tiendra jamais en un volume mais plutôt en une étagère (comme la BHQ), et sera réservée aux études de fond et pas aux simples exégèses ou aux prédications. Les changements sont listés dans l’introduction (p. 6* en allemand et 50*-51* en anglais), et sont au nombre de 34, pour la plupart sans incidence, mais pas seulement. L’apparat critique est légèrement différent, avec l’apparition d’un diamant, malheureusement pas encore présent, mais c’est normal, dans la police Apparatus SIL (qui me permet cependant de faire les signes 𝔓⅏⸉⸊⸀… que vous ne pouvez voir que si vous avez installé cette très utile police), mais que l’on peut essayer de rendre par la mise en exposant du losange du Times New Roman : (U+2666).

On voit donc que les changements purement textuels ne sont pas légion. Le NA 27 datait de 1993 et avait le même texte que le NA 26 de 1979 qui lui-même avait le même texte que le Greek New Testament de 1975(5). Le texte a donc 40 ans !  Il est quand même étonnant qu’il soit resté si stable. Espérons que l’Editio critica maior donnera un véritable coup de pied dans la fourmilière. Mais il semble que ce soit le cas : l’introduction précise que grâce à l’ECM, le texte va encore changer.


  1. Certaines théories font état d’originaux araméens pour certains évangiles. À ma connaissance – mais je ne suis pas spécialiste – ces théories sont rejetée par la quasi-totalité des spécialistes.
  2. Cf. 2 Th 3, 17 : « Je vous salue, moi Paul, de ma propre main. C’est là ma signature dans toutes mes lettres ; c’est ainsi que j’écris. » S’il écrit ça, c’est qu’avant quelqu’un écrivait pour lui.
  3. Je parle ici à dessein de « Bible hébraïque », car l’Ancien testament peut recouvrir une réalité plus vaste que la Bible hébraïque, notamment les écrits grecs de la Septante présents dans le canon catholique (les « apocryphes » ou « deutérocanoniques »). L’édition critique de la Septante et donc des deutérocanoniques et encore un autre sujet, celle des textes éthiopiens en est encore un autre… Les parties araméennes par contre font partie de la Bible hébraïque.
  4. Il s’agit de l’Épître de Jacques, des trois Épîtres de Pierre, des trois Épîtres de Jean et de l’Épître de Jude, qui figurent, en partie à tort, mais pas complètement, parmi les textes les moins travaillés du Nouveau testament. On se rappelle que Luther parlait de l’épître de Jacques comme de « l’épître de paille », celle avec laquelle on peut démarrer les feux dans les poêles. Rappelons aussi, à toute fin utile, que lorsque l’on parle d’épîtres catholiques, on parle d’épîtres universelles, et pas d’épîtres que les orthodoxes et les protestants rejetteraient. Même Luther ne les a pas expurgées du canon du Nouveau testament, dont les chrétiens n’ont pas à être peu fier qu’il soit le même d’un bout à l’autre de la planète, contrairement au canon de l’Ancien testament, qui varie du simple au double entre les églises protestantes qui suivent le canon juif et certaines églises orthodoxes (éthiopiennes par exemple). L’église catholique-romaine a aussi un canon à elle, celui de la Septante.
  5. Le Greek New Testament (GNT, troisième édition) est une édition non pas faite pour les biblistes ou les prédicateurs, mais pour les traducteurs. L’apparat critique se limite aux lieux variants ayant une incidence sur la traduction.

En passant : le nouveau pape catholique-romain

Le site du Christianisme social publie en ce moment quelques articles ou donne des liens très intéressants sur l’élection du cardinal Bergoglio comme pape. Théologiens de la libération (notamment le fameux Leonardo Boff) et sociologues se suivent et analysent – critiquent – cette élection. J’ai moi-même un avis mitigé sur cette élection (mais aussi sur la théologie de la libération, j’en reparlerai sûrement). François ne changera pas l’église catholique-romaine en profondeur. Il est du même sérail que les autres prétendants, il n’y a donc rien à attendre de lui. Peut-être changera-t-il l’image de l’église catholique-romaine, et c’est déjà pas mal. Toute proportion gardée, on se rappelle que la volonté des dictatures de faire croire à la démocratie est souvent le premier pas vers la démocratie réelle. Je tiendrai la liste à jour.

Conscience contre violence (S. Zweig)

En 1936, Stefan Zweig (1881-1942), le célèbre écrivain autrichien, met un point final à la rédaction d’un traité qu’il titre Castellio gegen Calvin. Ein Gewissen gegen die Gewalt, c’est-à-dire Castellion contre Calvin. Une conscience contre la violence (je ne sais pas pourquoi titre et sous-titre sont inversés dans la traduction française). Une nouvelle édition de la traduction faite par Alzir Hella dans les années 40 a été faite pour les éditions joliment nommées « Le castor astral » en 1997, et a été reprise en poche dans la fameuse collection de la LGF en 2010(1). Et c’est une bonne chose.

Car ce livre, s’il n’est pas forcément le plus connu de Stefan Zweig (qu’on pense seulement à des nouvelles comme Amok, Le Joueur d’échec ou à Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, genre dans lequel il excelle), Conscience contre violence a eu une influence considérable sur l’historiographie calvinienne, en prenant le relais de la biographie à charge de Bolsec. O. Millet, grand connaisseur de la vie – et surtout de l’œuvre – de Calvin, a écrit dans sa petite (pratique, peu onéreuse et excellente au passage) biographie :

L’idée était déjà ancienne que Calvin avait été intolérant et fait mourir sur le bûcher, au nom d’une orthodoxie inhumaine et pour hérésie contre la Trinité, Michel Servet. Cette tradition fut orchestrée par Stefan Zweig dans son combat contre le totalitarisme nazi. Conscience contre violence, ou Castellion contre Calvin, paru en 1936 et traduit dans de nombreuses langues, prit donc le relais(2).

La biographie de Bolsec était une biographie très violente contre le réformateur genevois : selon lui, Calvin aurait été adultère, homosexuel, consommateur de prostituées, ambitieux, révolutionnaire, arrogant, …(3) Arguments porteurs au XVIe siècle, mais moins à partir du XVIIIe siècle. Au XXe siècle, mis à part dans certains cercles catholiques, la biographie de Bolsec n’était plus tenue que pour un ramassis d’insultes, ce que, globalement, elle est. Une autre biographie, plus mesurée, plus documentée, plus historique allait combler le manque pour la propagande anti-calviniste. Ce fut Conscience contre violence.

Le juif Zweig n’avait bien entendu pas pour but de prendre position dans le combat théologique entre catholiques et protestants. Si son livre remplace le livre de Bolsec, ce n’est pas son intention première. De fait, plusieurs fois dans ce livre, transparaît son amitié pour la théologie protestante libérale(4). Et s’il abaisse Calvin, ce n’est que pour mettre en lumière un autre théologien réformé, Castellion. L’intérêt historique pur n’est pas non plus la justification, comme dans d’autres biographie, l’autre genre (en plus des nouvelles) où il excelle. Zweig se sert de ces deux figures historiques non pas pour essayer de retrouver la réalité, mais pour dépeindre ce qui, selon lui, est le combat éternel de l’humanité, la conscience des individus contre la violence des pouvoirs :

La théologie n’est rien d’autre ici qu’un masque temporaire et fortuit, et Castellion et Calvin eux-même n’apparaissent que comme les représentants visibles d’un antagonisme invisible en même temps qu’insurmontable. Quelle que soit la façon dont on veuille appeler les pôles de ce conflit permanent, tolérance contre intolérance, liberté contre tutelle, humanité contre fanatisme, individualité contre mécanisation, conscience contre force, tous ces mots ne font qu’exprimer les deux termes d’un problème qui se pose pour chacun de nous : faut-il se prononcer pour l’humain ou le politique, pour l’ethos ou le logos, pour la personnalité ou la communauté ? (p. 17-18)

1936, Autriche, violence des pouvoirs, on comprend vite à qui Zweig fait réellement référence. Il s’en cache à peine, citant de-ci de-là la Gestapo (p. 71) ou des événements récents (pour lui). Il dit clairement « nostra res agitur » (cela nous concerne, p. 17). Il fait aussi régulièrement des généralisations comme celle que je viens de citer. Calvin et Castellion ne sont qu’un prétexte. À le lire décrire Calvin (p. 59-67), on sent derrière la plume nerveuse (c’est un des plus beaux passages du livre, au niveau littéraire) qu’il est hanté par ce personnage : comment peut-il par exemple parler des taches rouges qui ornent son visage quand il se met en colère (p. 60), alors qu’aucun tableau ne l’a, bien logiquement, représenté dans cet état ?

Il ne faut donc pas lire ce livre comme le livre d’un historien cherchant la vérité historique. Il s’agit plutôt d’un pamphlet, d’une pièce de théâtre (une tragédie) mettant en scène deux hommes pour montrer d’autres hommes, aujourd’hui. Montrer que toujours, il faut se mettre du côté de l’homme contre la politique. En langage chrétien, on parlerait d’amour  du prochain. En langage politique, on dirait avec le FdG « l’Humain d’abord ».

Ce livre raconte donc pour ce faire l’histoire de la lutte intellectuelle à laquelle se seraient livrés Jean Calvin, le réformateur de Genève et Sébastien Castellion, théologien réformé ayant trouvé refuge à Bâle, autour de la mise à mort de Michel Servet, hérétique assez pittoresque. En 1553, en effet, la magistrature de Genève le condamne au bûcher pour hérésie anti-trinitaire. On ne peut résumer ici l’intégralité de l’affaire mais disons simplement que Calvin, après avoir dénoncé Servet, sert de conseiller au procès, et justifie la sentence après coup. Castellion, en humaniste tolérant, refuse qu’on puisse tuer un Homme pour ses idées, et créé cette tautologie magnifique :

Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme (Hominem occidere, non est doctrinam tueri, sed est hominem occidere). Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle (Castellion, Libellum contra Calvini).

Si l’idée est bonne, ce livre contient beaucoup d’incompréhensions historiques et théologiques, qu’il faut noter pour pouvoir lire ce texte sereinement, surtout quand on est soi-même réformé. L’acharnement présumé de Calvin contre Servet est décrit partialement et exagérément, et il ne tente même pas d’expliquer pourquoi, presque au même moment, l’hérétique Jean Léonard, qui fut banni de plusieurs villes avant d’arriver à Genève, n’y fut pas puni(5). Si toute déviance à la pensée calvinienne était sévèrement punie, pourquoi Léonard n’a rien eu à subir ? Il présente systématiquement les livres, actes et paroles de partisans de Calvin comme ayant été faites sur son ordre exprès, alors que Farel ou Bèze par exemple étaient des gens suffisamment intelligents pour agir seuls. Son appel récurrent à Luther comme créateur de la « liberté chrétienne » contre Calvin sonne aussi faux : Luther, en Homme « normal » du XVIe siècle, ne tolérait pas la liberté de conscience, juste l’obligation que lui Luther avait de ne pas aller contre sa conscience, il était prêt à subir la mort pour ça, sans qu’il y trouve à redire. En fait de liberté de conscience, c’est le système du « cujus regio, ejus religio » qui découle de sa pensée : qu’un catholique en pays protestant émigre, et vice-versa. La pluralité religieuse n’était pas de mise, mais si Luther tolérait des anabaptistes, c’était uniquement dans l’espoir de les convertir, et parce que les territoires luthériens étaient bien plus vastes que Genève et sa campagne. Et ce ne sont là que quelques exemples(6).

Ce livre, aussi exagéré qu’il soit, nous apprend quand même quelque chose. Il nous apprend la valeur de la laïcité, et son vrai sens. Aujourd’hui, la laïcité est utilisée à droite comme une arme contre l’islam, et à gauche comme une bannière idéologique sans réel contenu. En fait la laïcité c’est deux choses :

  • que l’État ne se soumette dans son rôle de législateur à aucun diktat religieux, majoritaire ou minoritaire ;
  • que les organisations religieuses au contraire se soumettent aux lois de l’État.

La séparation stricte des églises et de l’État n’est donc pas la condition sine qua non de la laïcité – mais ce n’est pas ici le débat. Ce que je veux dire, c’est que la théocratie, ou la hiérocratie (gouvernement des prêtres ou des clercs), est toujours à éviter. La pensée religieuse et morale de Calvin est un monument magnifique fait à l’Homme, qui, avec l’aide de Dieu (car sans la grâce première, c’est impossible), peut être de plus en plus moral : c’est la sanctification. Je dois me laisser sanctifier par l’Esprit, et c’est extrêmement difficile. Son organisation de l’église est aussi quelque chose de très bien fait, un exemple pour nos églises aujourd’hui. Mais lorsque les bonnes intentions morales passent d’individuelles (moi chrétien face à Dieu) à sociales (moi citoyen face à l’État), les chosent dérapent. L’État doit assurer un minimum de moralité pour permettre le vivre ensemble. S’il veut aller plus loin, il dépasse son rôle, et le vieil adage « les routes de l’Enfer sont pavées de bonnes intentions » s’applique. Sur les affaires morales et religieuses, l’État doit être minimal et neutre.

Voilà donc mes deux pistes de lecture si vous souhaitez lire ce livre. Lisez-le comme il se présente, c’est-à-dire comme un réquisitoire contre l’hitlérisme et les fascismes. Mais, de façon peut-être plus contemporaine, lisez-le comme une défense et illustration de la laïcité. Sans jamais oublier que ce n’est pas un document d’historien.


  1. L’édition que j’ai achetée date de 2012 et est déjà la quatrième édition, signe de la réussite commerciale de ce titre. Sans autre référence, les citations ou allusions marquées entre parenthèses renvoient à : Stefan ZWEIG, Conscience contre violence. Ou Castellion contre Calvin, traduit par Alzir Hella, Paris, LGF (Le livre de poche), 2012.
  2. Olivier MILLET, Calvin. Un homme, une œuvre, un auteur, Gollion, Infolio (Illico 20), 2008, p. 13-14.
  3. Olivier MILLET, Calvin. Un homme, une œuvre, un auteur, Gollion, Infolio (Illico 20), 2008, p.13.
  4. De fait, Conscience contre violence est à la base une commande d’un pasteur libéral de Genève, Jean Schorer, même si Zweig a largement enfreint le cahier des charges. Cf. Frank Lestringant, « Stefan Zweig contre Calvin (1936) », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 1 | 2006, mis en ligne le 01 mars 2006, consulté le 07 mars 2013. URL : http://rhr.revues.org/4623
  5. Émile LÉONARD, Histoire générale du protestantisme. 1. La Réformation, Paris, PUF (Quadrige 101), 1988, n. 3 p. 303.
  6. Si vous voulez plus de détails sur les « fautes » (ce ne sont pas des fautes, puisque Zweig ne fait pas œuvre d’historien), allez voir l’article déjà cité de Frank Lestringant, « Stefan Zweig contre Calvin (1936) », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 1 | 2006, mis en ligne le 01 mars 2006, consulté le 07 mars 2013. URL : http://rhr.revues.org/4623